Opinion

De Visu - De nouveaux sentiers d'excursion

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Bernard Lamarche
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 juillet 2004

Mots clés :

Pour sa deuxième édition, l'événement d'art public Artefact transfère ses pénates des abords du canal de Lachine, qu'il investissait en 2001, pour s'étendre cette fois le long des sentiers du sommet du mont Royal. Quarante années après ce qui est connu comme le premier symposium de sculpture en Amérique du Nord, les artistes reprennent les passages aménagés sur la montagne et activent de nouveau une des stratégies bien documentées de l'art public, soit un relatif camouflage qui permet, au détour du chemin, des rencontres marquées par la surprise.

Entre la Maison Smith, sur le chemin Rememberance, et le chalet du belvédère, treize oeuvres diversifiées démontrent que l'art contemporain a pris moult visages depuis les beaux jours de la sculpture très masculine, réalisée à la dure, des années 60. D'autres stratégies se sont développées et raffinées depuis, prenant en considération les nombreux aspects d'un site donné -- l'histoire, le paysage, ses usagers, son patrimoine, etc. Au contraire, les oeuvres d'autrefois se dressent comme des géants de pierre aveugles à leur environnement, imposant leur stabilité écrasante.

Stratagèmes

Camouflage, surprise, intégration, maquillage: la plupart des oeuvres de cette virée profitent du caractère chargé de l'environnement pour étaler leurs effets. C'est avec ce malin plaisir que le commissaire Gilles Daigneault a choisi les artistes pour contribuer à cet événement. Ainsi, ces oeuvres déploient leurs manières -- la plupart s'intègrent discrètement et se laissent découvrir au hasard de la promenade --, un peu comme La Montagne des jours de Gilbert Boyer, réalisée en 1991 dans le cadre des Cent jours d'art contemporain, qui encore aujourd'hui laisse découvrir au hasard du chemin ses disques de marbre au sol, gravés de dires labiles résonnant des paroles prononcées par les passants. Ainsi, sauf exception, les artistes d'Artefact 2004 ont-ils repris cet esprit de rencontre fortuite entre les promeneurs et les oeuvres.

Près de la Maison Smith, le ton est donné. Une photographie flotte dans les airs, montrant un marcheur singulier, comme venu d'une autre époque, dans un sentier de la montagne. Cette image servira de repère: ce personnage incarné par Daniel Olson circule sur la montagne. Peut-être lui avez-vous déjà parlé?

À quelques mètres de là, Martin Boisseau montre une nette intention de changer de direction. Loin des machines lisses et bien rodées qu'on lui connaît, il revient avec une mécanique très organique, un peu inquiétante. Une coquille haut perchée sur un arbre s'ouvre et se ferme lentement, au rythme d'une respiration. Sa surface morcelée, retenue par une membrane au semblant visqueux, donne légèrement la chair de poule. Bien qu'il soit intéressant de voir Boisseau bifurquer de la sorte, il n'est pas certain que le ton de cette pièce soit le mieux ciblé: le lisse et le visqueux cohabitent mal en elle. Le sentiment inquiétant et le caractère énigmatique qui se dégage de Premier traitement: la ponction sont mal servis. Par contre, cette coquille se fait remarquer par un stratagème ingénieux: un occasionnel jet d'eau pulvérisée s'en dégage, révélant ainsi sa présence (en cela, cette pièce rappelle le jet des boîtes à odeur de Mark Lewis dans la ville en 1990, pour l'exposition-ouverture du Musée d'art contemporain de Montréal).

Ailleurs sur le site, Louise Viger a proposé une sculpture intrigante, visible de loin. Sur un arbre, ce signal reprend la forme d'un des 4000 bréchets dont l'artiste s'est servie pour confectionner ce capteur de vents et de rêves. Si elle évoque moult références culturelles, une de ces allusions l'emporte peut-être sur les autres: plus qu'un «wishbone», la pièce joue comme si des ailes avaient poussé sur l'arbre, une métaphore pauvre qui écrase les autres, plus invitantes.

Quelques artistes ont privilégié de mimer le mobilier des parcs. Ainsi, l'éolienne d'Alan Storey, branchée sur une horloge qui compte le temps et ses jalons historiques à rebours, ressemble à une jonction entre un lampadaire et un abreuvoir. De la sorte, elle s'intègre parfaitement à son environnement, piquant la curiosité (à peine, à vrai dire, tellement elle est sobre).

Un des clous de cette édition est sans contredit l'oeuvre de Yannick Pouliot, un jeune artiste de Québec qui ne cesse d'étonner. Discrète, dans une aire quelque peu reculée, La Volière se présente comme un portail et un enclos en fer forgé pour lequel rien n'a été négligé: les motifs décoratifs, la solidité de la chose, sa finition impeccable. Parfaitement naturel, cet enclos invitant semble trop petit, trop solide. Ce n'est qu'une fois à l'intérieur que les mécanismes de l'oeuvre se déploient totalement: la présence du visiteur déclenche une musique aérienne. Aux bruits ambiants se mêlent des chants d'oiseaux d'un réalisme fou. Rien ne cloche ici.

400 000 rubans de 44 couleurs différentes

Une des pièces surprenantes vient d'un vétéran de l'art public québécois, un de ceux qui ont le plus nourri le discours sur cette pratique lors des vingt dernières années. Celui dont le vocabulaire s'est longuement attardé sur le motif de la chaise a organisé une grande corvée comme celle du printemps. Il a demandé aux gens d'attacher plus de 400 000 rubans de 44 couleurs différentes aux clôtures avoisinant le belvédère. Ainsi, en plus de réunir les efforts de plusieurs personnes, l'oeuvre crée un superbe serpent de couleur qui révèle en le camouflant le mobilier de la montagne. Cela s'intitule Le Beau Côté.

Les autres pièces possèdent chacune leur richesse: le duo français Neva-Gotthilf a transformé la montagne en sanctuaire, ne faisant appel qu'à la signalétique; Lucie Duval, par trois phrases suspendues dans les branches, présente toute une vie en abrégé: «Tu m'aimes encore», «Tu m'aimes mais encore», «Tu m'aimais encore»; Raymond Gervais, en leur absence, redonne vie sur la montagne à Yohadio (Adrienne Roy-Villandré) et ses chants indiens; André Du Bois, avec S'armer de blessures, touche au land art avec un doigté étonnant; avec Des bandits, Ani Deschênes donne aux écureuils une identité amusante de comploteurs; Monique Bertrand tâte pour ainsi dire de la photographie noir et blanc, accrochant aux cou des arbres des écriteaux qui rappellent les drames de très jeunes personnes.

Finalement, une seule oeuvre détonne dans ce lot. Les panneaux-réclames du duo de Québec Doyon-Rivest, des simulacres de publicité, brisent la quiétude des lieux. Ils heurtent à ce point, avec leur logo, qu'ils avaient été graffités deux jours après le lancement de l'événement. Le verdict? «Pollution visuelle», peut-on lire. La confusion entre l'imagerie artistique et les stratégies de la publicité, un truc qui n'en est pas à ses premières heures, fonctionne ici à merveille. Cependant, il faut porter attention aux images portées par les écriteaux...

En somme, la sélection a ceci de bien que, sans accoucher d'oeuvres urbaines aux stratégies d'inscription complètement nouvelles, elle ne contient pas de temps mort. Les sculptures en place possèdent toutes, à divers degrés, le don de proposer à leur tour de nouveaux sentiers d'excursion.


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