Duo de voisins

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Serge Truffaut
Édition du samedi 10 et du dimanche 11 juillet 2004

Mots clés : jazz

Réunis pour la première fois, Oscar Peterson et Oliver Jones clôturent le Festival de jazz

Oliver Jones

Photo: Jacques Nadeau

Pour la première fois de leur vie, les deux voisins les plus célèbres de Saint-Henri vont jouer ensemble. Les chemins d'Oscar Peterson et d'Oliver Jones ont beau s'être croisés dans les capitales du monde, jamais ils n'avaient eu l'occasion de jouer à quatre mains Cotton Tail, Girl Talk ou Caravan. Ce soir, ces pianistes, qui à notre connaissance sont les seuls, parmi les plus connus, à avoir eu le même professeur, vont clore officiellement le 25e Festival international de jazz de Montréal.

Il y a plusieurs années de cela, Duke Ellington, en guise d'introduction à un de ses spectacles, avait dit ceci: «Chaque fois que je rencontre celle qui m'a enseigné la musique, elle me conseille de ne jamais jouer du piano après Oscar Peterson.» À l'image d'Art Tatum, il intimide. Il en impose. Tellement qu'au cours de ces soixante années de carrière, il a très rarement brossé les touches noires et ivoires avec d'autres. Le seul enregistrement qu'il ait cosigné avec un autre pianiste est celui publié dans les années 70 avec «the man from Red Bank», soit Count Basie.

Lors d'un entretien, Oliver Jones rappelait cette semaine qu'il avait joué en duo avec Dave Brubeck, Jay McShann, l'un des derniers représentants du style Kansas-City, Hank Jones, le plus policé des pianistes, et George Shearing, le compositeur de Lullaby of Birdland. Ce soir, Jones va donc jouer face à Peterson, et non après lui. Entre eux, il y a un énorme point commun et deux traits d'union. Le premier? Daisy Peterson. Les deux autres? Saint-Henri et Paul de Marky.

Avant tout, précisons deux petites choses. La famille Peterson habitait la rue Delisle, près de Saint-Jacques. Les Jones demeuraient dans la rue Vanier, à deux, trois enjambées de Saint-Jacques. On souligne cette proximité topographique parce que, ainsi que le raconte Jones: «Un de mes meilleurs amis était son voisin. C'est pour ça que je voyais Oscar très souvent. On entendait toujours de la musique parce que, lorsque Oscar ne pratiquait pas, Daisy, sa soeur, dispensait des cours.»

«Daisy était et reste une personne merveilleuse. Elle s'occupait beaucoup des enfants du quartier. En fait, elle partageait son temps entre l'église, les enfants du coin et la musique. Elle excellait dans la musique classique. C'est elle qui a donc discipliné Oscar d'abord et moi ensuite. Elle nous a appris cela et la dignité. Elle avait beaucoup de dignité.»

Fort de cet enseignement de fer, Peterson commence à se produire alors qu'il est encore adolescent. Jeune et sous l'influence d'Art Tatum, il joue à l'Alberta Lounge, situé là où a été érigée depuis la place du Canada, juste en face de la gare Windsor. Puis voilà qu'un soir le hasard fait qu'un producteur américain décidé à modifier le sort fait aux musiciens de jazz entend Peterson.

Pendant qu'il était dans le taxi qui le ramenait à l'aéroport de Dorval, Norman Granz découvre, fin 1947, Peterson grâce à une émission de CBC qui retransmettait ses prestations en direct. Sa réaction? Il a demandé au chauffeur de le conduire à l'endroit en question. Époustouflé par le swing de Peterson, par sa dextérité, il lui propose un contrat. Lequel? Devenir le pianiste de ses concerts baptisés Jazz At The Philarmonic, les célèbres JATP.

Sur les scènes et dans les studios, Peterson accompagne Charlie Parker, Lester Young, Billie Holiday, Ben Webster, Coleman Hawkins, Stan Getz, Dizzy Gillespie, Louis Armstrong, Benny Carter, Zoot Sims, Clark Terry, etc. Très rapidement, Peterson devient un pianiste très apprécié de ses pairs. Au passage, on se souviendra qu'un Montréalais appelé lui aussi à imprimer sa marque dans l'univers du jazz -- il suffit d'en parler à Charlie Haden et à Ornette Coleman -- va prendre la place laissée vacante à l'Alberta Lounge. On a nommé Paul Bley.

Bien évidemment, le parcours de Peterson va avoir un impact notable sur les jeunes de son quartier et notamment, on s'en doute, sur Jones. «Encore aujourd'hui, j'ai toujours en mémoire l'incroyable volonté qu'il avait. Il voulait être le meilleur pianiste de jazz au monde et il l'est devenu. Pour moi, il était l'exemple à suivre.»

«Il y a un point important sur lequel j'aimerais insister. On ne sait pas qu'à l'époque les Américains disaient qu'ils n'avaient pas besoin de nous parce qu'ils trouvaient qu'ils étaient les meilleurs musiciens de jazz au monde. Après avoir entendu Oscar, ils ont changé d'avis. C'est Oscar qui a ouvert la voie à Maynard [Ferguson], à Paul [Bley], à moi et à beaucoup d'autres. Sans lui, nous n'aurions jamais eu les carrières que nous avons eues.»

Le troisième et dernier point commun qui lie les deux artistes s'appelle Paul de Marky. Ce Montréalais d'origine hongroise a enseigné au conservatoire lié à l'université McGill. Après avoir été formé par Daisy Peterson, les deux pianistes ont suivi des cours avec ce professeur que Jones qualifie «d'excellent».

Le programme de ce soir? «Oscar et moi avons convenu de laisser faire la spontanéité. Je crois qu'avec l'expérience que nous avons, on peut se permettre d'avoir une telle approche. Tout ce que je peux dire, c'est que partager la scène avec lui est pour moi un grand honneur. Imaginez, mon idole de jeunesse... Et puis qui sait? Si l'enregistrement est bon, peut-être en sortira-t-il un disque.»

Cela étant, Oliver Jones a tenu à évoquer la mémoire du contrebassiste Skip Bey, décédé plus tôt cette semaine à l'âge de 65 ans. Cet Américain d'origine installé à Montréal depuis les années 70 avait ceci d'admirable que jamais la sensibilité n'était bannie de son jeu. À tous ceux qui aiment le jazz, on suggérera l'écoute de l'album en duo que Skip Bey avait réalisé avec Oliver Jones. Le titre? Then & Now sur étiquette Justin Time. C'est une petite merveille.


Vos réactions


Aucun commentaire ... soyez le premier !

Réagissez à ce texte


 

Réduire le texte Agrandir le texte Envoyer cet article Imprimer cet article Commenter cet article Fil RSS Droits de reproduction

Haut de la page

Vous avez le statut de visiteur
Identifiez-vous


[an error occurred while processing this directive]

Recherchez dans le site

Recherche rapide dans Le Devoir.com