Le casse-tête de Paul Martin
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Les contraintes seront énormes pour le premier ministre dans la composition de son cabinet

«C'est comme jouer au Scrabble pour Paul Martin, illustre François-Pierre Gingras, politologue à l'Université d'Ottawa. Il a trop de pièces devant lui. Elles ne sont pas toutes faciles à placer, mais il doit marquer le plus de points à chaque case. Chaque pièce doit être utilisée à son plein potentiel, il n'a pas le choix.» Il n'y a donc pas de place pour procéder par «essais-erreurs».
À ces obligations de rapidité et d'efficacité s'ajoutent les contraintes habituelles à la formation d'un cabinet. Le premier ministre doit bien sûr tenir compte des talents personnels devant lui, mais aussi veiller à ce que le cercle du pouvoir renferme assez de femmes, que les villes et la campagne soient bien représentées, et que les anglophones et les francophones soient en nombre suffisant.
Paul Martin devra aussi se débrouiller avec une cohorte de députés mal répartie sur le territoire canadien, ce qui aurait pu lui compliquer plus sérieusement la tâche si des ministres forts n'avaient pas été réélus en Alberta et en Saskatchewan, où les libéraux ont presque disparu de la carte.
Première question: est-ce que Paul Martin provoquera un grand bouleversement en congédiant plusieurs ministres actuellement en poste? Peu probable. «On peut bien conjecturer, mais, dans la réalité, il va presque tous les ramener, soutient Robert Bernier, professeur de marketing social et politique à l'École nationale d'administration publique (ENAP). Paul Martin a une approche graduelle, il n'aime pas brasser la cabane. C'est un homme de compromis qui ne veut pas de trouble.»
La Colombie-Britannique
Alors, qui seront-ils, ces ministres? Les prédictions sont toujours hasardeuses puisqu'un détail peut faire déplacer toutes les pièces. Un député qui refuse à la dernière minute un portefeuille que le bureau du premier ministre pensait lui confier sans problème fera démarrer la ronde de la chaise musicale. Un cabinet qui se fixe pour de bon seulement dans la nuit qui précède l'annonce officielle n'est pas rare.
Reste qu'il y a des évidences dans un gouvernement qui amorce un quatrième mandat. Beaucoup de joueurs sont connus et ont fait leurs preuves. Paul Martin est loin d'être dans le brouillard.
Fait incontournable, le premier ministre doit au moins nommer six nouveaux ministres, puisque Hélène Chalifour Scherrer (Patrimoine), David Pratt (Défense), Bob Speller (Agriculture), Stan Keyes (Revenu), Ray Pagtakhan (Diversification économique de l'Ouest) et Gar Knutson (ministre d'État aux marchés nouveaux et émergents) ont tous mordu la poussière le 28 juin dernier. Les 33 ministres restants ne seront pas tous de retour non plus, alors que la plupart changeront certainement de responsabilité.
C'est la Colombie-Britannique qui pose le plus de problèmes à Paul Martin. Durant la campagne, il parlait volontiers de ses députés de l'Ouest comme du «dream team» tellement les talents y sont nombreux. Les bribes d'information captées ici et là laissent entrevoir une hausse du nombre de ministres en provenance de la Colombie-Britannique, qui en compte déjà trois. De plus, Paul Martin répète depuis décembre qu'il veut contrer le sentiment d'aliénation de plus en plus fort de l'ouest du pays, qui se sent abandonné par un gouvernement libéral qui tire la majeure partie de ses députés de l'Ontario et du Québec.
Ralph Goodale, ministre des Finances dans le dernier cabinet, est venu rappeler cette semaine que les libéraux n'avaient pas changé d'avis. Le gouvernement considère avec attention «une stratégie et un programme plus spécifiques et proactifs à l'endroit de l'Ouest canadien», a-t-il dit, avant d'ajouter que le PLC «veut aller plus loin et plus vite» dans cette direction.
Sur les huit députés libéraux de la Colombie-Britannique, cinq pourraient donc peser de tout leur poids au conseil des ministres. Outre les trois déjà en place -- Stephen Owen (Travaux publics), David Anderson (Environnement) et Jacob Austin (leader du gouvernement au Sénat) -- deux pourraient faire leur entrée. L'ancien premier ministre néo-démocrate de la Colombie-Britannique, Ujjal Dosanjh, prendra certainement place à la tête d'un portefeuille à caractère social. Avec son expérience, certains lui prédisent le ministère de la Santé. Mais le voir en contact avec le premier ministre provincial libéral de la Colombie-Britannique fait grincer des dents l'organisation du PLC dans cette province.
L'autre vedette des libéraux qui devrait accéder au cabinet dans ce coin de pays est David Emerson, l'ex-p.-d.g. de la multinationale du bois Canfor. Bonne tête économique, il ferait bonne figure au Développement économique de l'Ouest. Mais il s'agit d'un poste de second violon. Tout dépendra si Paul Martin préfère le voir à l'oeuvre avant d'augmenter ses responsabilités. Avec ces nominations, il ne restera probablement pas de place pour Raymond Chan, ex-secrétaire parlementaire dans les années 90, qui est de retour après avoir été défait en 2000. Si Paul Martin ne veut pas accorder cinq ministres à la Colombie-Britannique, Stephen Owen ou David Anderson pourrait écoper.
McLellan et Goodale intouchables
L'Alberta et la Saskatchewan ne laissent pas de choix à Paul Martin, qui n'en avait pas besoin de toute façon. Ses principaux collaborateurs étant de retour, il n'y aura aucune surprise à voir la vice-première ministre Anne McLellan et le ministre des Finances Ralph Goodale reconduits dans le cercle du pouvoir.
Au Manitoba, Ray Pagtakhan pourrait être remplacé par une femme, puisque Paul Martin a toujours soutenu vouloir encourager les femmes en politique. Or il y a un talent inutilisé en la personne d'Anita Neville, élue à Winnipeg.
En Ontario, la plupart des ministres importants sont de retour, comme Bill Graham (Affaires étrangères) ou encore Jim Peterson (Commerce international). Sans surprise, l'ex-président des Maple Leafs de Toronto et joueur du Canadien de Montréal dans les années 70, Ken Dryden, devrait faire son entrée dans le cabinet. Avocat de formation, il possède à la fois de bonnes aptitudes économiques et sociales. Mais son inexpérience devrait lui conférer un poste de ministre d'État, c'est-à-dire sans gestion de budget.
David McGuinty, le frère de l'impopulaire premier ministre libéral de l'Ontario, pourrait lui aussi avoir sa place. «Mais le risque est que les Ontariens, déjà échaudés par le budget provincial, croient vraiment que les libéraux fédéraux et provinciaux, c'est du pareil au même», mentionne François-Pierre Gingras. Paul Martin hésitera.
Dans les Maritimes, tous les ministres sont de retour, ce qui facilite la tâche au premier ministre. Il devra cependant trouver une place, même mineure, au transfuge conservateur Scott Brison, élu en Nouvelle-Écosse. Ce dernier a été dans la course à la direction du PC avant de retourner sa veste. Il est déjà secrétaire parlementaire aux relations entre le Canada et les États-Unis.
Le Québec de Pettigrew et de Frulla
Paul Martin n'a plus que 21 députés au Québec pour choisir ses ministres. Et la presque totalité des élus proviennent de la région de Montréal. Pour cette raison, Claude Drouin, élu en Beauce, devrait avoir un poste, probablement mineur. «C'est un incontournable; Paul Martin doit montrer aux régions du Québec qu'il ne les abandonne pas», souligne Robert Bernier. À ce titre, Denis Paradis, dans Brome-Missisquoi, pourrait aussi garder son rôle de ministre d'État aux Institutions financières.
Les deux ministres les plus importants au Québec dans le futur cabinet Martin risquent fort d'être Pierre Pettigrew et Liza Frulla. «Il faut un cabinet de réconciliation avec le Québec, pas un cabinet de guerre comme avec Jean Chrétien, soutient Robert Bernier. Ça prend des porte-parole conviviaux pour réconcilier le Québec avec les libéraux.» Liza Frulla au ministère du Patrimoine ne serait pas un choix surprenant, alors que Pierre Pettigrew, malgré ses talents de négociateur international, est prêt pour un portefeuille domestique d'importance, selon Robert Bernier.
L'aile dure des libéraux et les pro-Chrétien demandent avec insistance plus de poids au cabinet, ce qui pourrait ramener le père de la loi sur la clarté référendaire, Stéphane Dion. «Mais pas aux Affaires intergouvernementales, il est grillé de ce côté, soutient François-Pierre Gingras, qui le connaît bien. Il a des compétences assez polyvalentes, je ne serais pas surpris de le voir au Revenu, au Conseil du trésor, à la Francophonie ou aux Affaires autochtones.» Si Stéphane Dion n'est pas de retour, c'est que Paul Martin aura choisi la voie plus douce envers le Québec, croit Robert Bernier.
Le lieutenant politique de Paul Martin au Québec, Jean Lapierre, aura sa place au cabinet comme prévu. Mais ses gaffes avant et pendant la campagne électorale lui coûteront sans doute un ministère majeur. «Il serait vraiment imprudent de lui confier un poste de haute visibilité», croit Robert Bernier.
Selon lui, le premier ministre ferait un bon coup en écartant Denis Coderre du prochain conseil des ministres. «Le scandale des commandites a beaucoup déteint sur lui, soutient Robert Bernier. Les gens lui en veulent. Et avec l'enquête publique qui commence, il serait préférable pour Paul Martin de ne pas l'avoir au cabinet. Ça ne ferait que donner des munitions au Bloc.»
La formation d'un cabinet réserve souvent des surprises, qui pourraient cette fois venir avec la nomination de députés fidèles, discrets et efficaces. Eleni Bakopanos (Ahuntsic), Marlene Jennings (Notre-Dame-de-Grâce-Lachine) et Bernard Patry (Pierrefonds-Dollard) attendent leur tour depuis 1993. Le Franco-Ontarien Don Boudria, fidèle de Jean Chrétien, aimerait lui aussi reprendre du service.
Les échos sur la colline parlementaire laissent entendre que Paul Martin annoncerait ses décisions le lundi 19 juillet prochain. On saura alors où le premier ministre a décidé de placer ses pièces pour gouverner.
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