Opinion

Sauvegarde du patrimoine religieux: plus qu'une question budgétaire

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Rémi L. Petit, Architecte

Édition du jeudi 08 juillet 2004

Mots clés :

Lettre ouverte à monsieur Jean Charest, premier ministre, et à madame

Line Beauchamp, ministre de la Culture et des Communications

Dans son édition du 8 juin dernier, Le Devoir indiquait que le gouvernement du Québec, à cause de l'état des finances publiques et d'un choix budgétaire, éliminait les subventions au patrimoine religieux. Comme je suis un architecte qui pratique dans ce secteur, je ne peux pas rester sans rien dire. Ce choix influencera ma pratique mais, plus largement, c'est un nouveau recul pour la préservation de notre patrimoine. J'espère qu'il est encore temps de faire d'autres choix avant qu'il ne soit trop tard.

Trop tard pour quoi? Bien que je reconnaisse que les besoins sont gigantesques, à Montréal à Québec et aussi hors de ces deux grands centres, je suis d'avis que des gestes plus limités en ampleur et en coûts valent quand même la peine d'être faits dans la sauvegarde du patrimoine religieux.

La Fondation du patrimoine religieux -- un organisme sans but lucratif mené largement par des bénévoles compétents --, appuyée par le ministère de la Culture et des Communications du Québec et ses fonctionnaires, administre depuis 1996 les subventions octroyées par le gouvernement du Québec de manière efficace. Même si la vérification mise en place par votre gouvernement à la suite de votre élection en 2003 a indiqué des éléments qui devaient être corrigés, même si un meilleur suivi des projets est favorisé, cette structure légère est une solution efficace pour le Québec. Je ne voudrais pas que le travail fait depuis 1995 disparaisse à la suite d'une désengagement du gouvernement ou d'une démobilisation des personnes bénévoles impliquées. J'aimerais que la sauvegarde de notre patrimoine, religieux ou non, puisse se poursuivre, sans considérations partisanes.

Choix difficiles, mais...

Le gouvernement du Québec doit faire des choix budgétaires difficiles, nous en sommes tous conscients. Mais, est-ce que nous pouvons laisser, comme citoyen et comme élus, aller à la dérive le patrimoine religieux? Les administrations diocésaines actuelles ne peuvent pas, en toute équité, sauver les édifices construits à une époque où la croissance en nombre, en dimensions et en ornementation des édifices religieux était l'expression de la consécration d'un peuple à la foi d'une Église. Ici, je parle particulièrement des édifices catholiques qui sont plus nombreux et plus exubérants. Leur restauration implique une charge importante sur les communautés locales. Mais la question touche aussi les autres confessions, où le nombre de temples est élevé pour des communautés bien plus réduites que les communautés catholiques.

Cependant, il est clair que nos ancêtres se sont exprimés dans ces édifices, complexes ou plus simples, et qu'il importe de les préserver pour notre avenir, pour les générations qui suivront, et pour conserver une partie importante de notre identité. Ne pouvons-nous pas faire le choix d'investir, selon nos moyens limités, dans cette préservation? Même si les besoins ne sont pas couverts en entier, ne pouvons-nous pas investir 8 millions de dollars dans la Fondation du patrimoine religieux du Québec? Ces 8 millions seraient doublés par la participation des milieux (paroissiens, communautés religieuses, diocèses), pour obtenir 16 millions de travaux par année.

Ces quelques millions permettraient de poursuivre lentement un effort de connaissance de notre patrimoine, son interprétation, sa préservation et insuffleraient une nouvelle vie dans les communautés visées. De plus, des entrepreneurs spécialisés pourraient aussi poursuivre leur travail, conserver des techniques de restauration, accroître leur expérience, augmenter leurs connaissances pour les travaux futurs et arriver à transmettre ce savoir qui se perd, à une autre génération. Il serait ridicule que, même s'il le pouvait, le gouvernement décide d'investir 175 millions de dollars pour couvrir les besoins urgents en 2 ou 3 ans. Une grande partie de ces fonds seraient gaspillés dans des projets moins préparés. La restauration prend du temps: les choix doivent être vérifiés, pondérés, réversibles dans la mesure du possible.

Exemples d'ailleurs

Il faudrait aussi s'interroger sur une possible transformation de la Fondation actuelle en un modèle qui joindrait sa structure actuelle à la structure d'organismes comme le National Trust de Grande-Bretagne, d'Australie, de Nouvelle-Zélande, ou des États-Unis. Sans aller vers une bureaucratisation extrême comme la Commission des monuments historiques en France ou une structure totalement privée, n'est-il pas possible de créer, sur les bases actuelles, une Fondation qui recevrait une participation limitée de l'État, des dons du public intéressé et devrait obligatoirement obtenir la participation financière des communautés locales pour la réalisation d'un projet, plutôt que de laisser mourir ce que des bénévoles impliqués et désintéressés ont aidé à mettre sur pieds. Je ne voudrais pas que, dans cinq ans, un autre gouvernement, libéral ou non, ait à recommencer à zéro parce que, soudainement, un élément de crise force celui-ci à intervenir dans la conservation des édifices religieux.

Les évêques, les diocèses (catholiques, anglicans ou autres), les fabriques, les communautés religieuses, les administrateurs paroissiaux ne pourront pas longtemps maintenir l'état précaire des édifices qui doivent être préservés. Tous les édifices ne peuvent être conservés, nous en sommes tous conscients. Mais la question actuelle est de savoir si nous pourrons sauver quelque chose, en dehors de la basilique Notre-Dame de Montréal, la basilique Notre-Dame de Québec, l'église Notre-Dame-des-Victoires et les autres églises de ces hauts lieux touristiques qui ne sont pas si nombreux au Québec. Que ferons-nous pour les églises comme celle de Trois-Pistoles, les grandes églises de Beauce ou de Portneuf, les nombreux temples des Cantons-de-l'Est, les cathédrales de Sherbrooke, Chicoutimi, Trois-Rivières, Joliette ou St-Jérôme, la multitude des églises montréalaises qui ne pourront pas être transformées en copropriétés ou en bibliothèques municipales?

L'épaule à la roue

Au lieu de se laisser écraser par l'ampleur du projet, je propose que tous, nous mettions l'épaule à la roue pour qu'il continue à avancer. Plus lentement que nous le désirons peut-être, mais en avançant tout de même. Je ne peux pas croire que tous les élus, peu importe leur allégeance, ne voient pas l'importance de préserver ce qui nous reste: tant a déjà disparu. Bien que la santé et l'éducation soient les chevaux de bataille de tous les gouvernements, pouvons-nous laisser de côté la culture, le patrimoine et l'environnement qui sont si étroitement liés par les notions de sites historiques, de paysages à préserver, de lieux à faire vivre, d'activités culturelles et de tourisme?

Il est du devoir des gouvernants de prendre des décisions éclairées, judicieuses, pour nous et pour les générations futures, de proposer des solutions audacieuses qui pourront rallier tous ceux qui s'intéressent de manière active au patrimoine. Votre devoir est de ne pas jeter la serviette. Ailleurs dans le monde, ce sont des milliers de personnes qui donnent leur argent et leur temps pour la préservation et l'animation des bâtiments patrimoniaux. Ne pouvons-nous pas faire, à notre échelle, ce qu'il faut pour préserver ce qui est important pour tous? Je ne peux pas croire que nous sommes prêts à brader tous ces édifices religieux sous prétexte de choix budgétaires, de vieillissement de la population, de laïcisation de la société et de séparation absolue de l'Église et de l'État. Une fois le patrimoine religieux perdu ou trop dégradé pour être restauré sans des investissements gigantesques, il sera trop tard pour faire vibrer la fibre de sa sauvegarde.


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