L'agriculture américaine a les blues

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Éric Desrosiers
Édition du mardi 06 juillet 2004

Mots clés :

Un fermier du Texas examine ses cultures. Les agriculteurs américains arrivent de moins en moins à joindre les deux bouts et réclament des changements à la politique de leur pays.

Photo: Agence Reuters

Les États-Unis ont mal à leur politique agricole. D'un côté, le monde entier leur reproche les grasses subventions versées à leurs producteurs. De l'autre, leurs propres agriculteurs arrivent de moins en moins à joindre les deux bouts et réclament des changements.

«On sent les fermiers américains de plus en plus frustrés de cette situation, expliquait hier au Devoir Kelly Tiller, économiste au Centre d'analyse des politiques agricoles de l'université du Tennessee. C'est toute une conception des politiques agricoles qui est en crise. On avait parié sur la libéralisation du commerce et le développement des exportations. Tout ce que l'on a obtenu, c'est la chute des prix et une réduction du nombre de fermiers.»

Tout a commencé bien avant Georges Bush et son odieux Farm Bill de 2002, dit-elle. C'est au milieu des années 1980, en effet, mais surtout à partir de 1996 que l'on s'est engagé sur la voie de la déréglementation complète des mécanismes de fixation des prix dans le secteur agricole américain.

Comme prévu, les prix se sont mis à baisser. Mais au lieu d'avoir pour effet de réduire le volume de production et de faciliter les exportations, ces baisses de prix ont amené un maintien, voire une augmentation de la production, accélérant d'autant la glissade des prix au point d'atteindre 30 % et même 40 %.

Un secteur économique à part

«On a réalisé que le secteur agricole ne se comporte pas de la même manière que les autres secteurs économiques», résume Kelly Tiller. Ailleurs, une baisse des prix inciterait les producteurs à abandonner un secteur au profit d'un autre plus payant. Les agriculteurs, eux, n'ont pas vraiment d'autres options que d'exploiter toutes les terres à leur disposition. Ailleurs, une baisse des prix aurait incité les consommateurs à acheter plus d'un bien, «mais une famille ne mangera pas cinq miches de pain par jour seulement parce que c'est moins cher, note-t-elle. Elle ne mangera pas moins non plus même si les prix augmentent.» Quant aux débouchés que les producteurs pourraient trouver du côté des exportations, ils demeurent réduits, chaque pays étant porté, dans ce domaine, à vouloir préserver une certaine autosuffisance alimentaire.

Devant la dégradation rapide de la situation, Washington a décidé de relever substantiellement les subventions aux producteurs américains en 2002. «On a tendance à oublier que ce ne sont pas ces politiques d'aide de l'administration Bush qui ont déclenché la chute des prix, rappelle la professeure Tiller. Elles sont venues après.»

Elles n'en ont pas moins sérieusement aggravé la situation des autres pays aux prises avec un effondrement des prix mondiaux en grande partie liés à ceux de l'important marché américain. Cela a été particulièrement le cas dans les pays en voie de développement. «Ils n'ont pas le loisir, eux, de dépenser des milliards pour venir en aide à leurs producteurs», souligne l'économiste.

Pas étonnant que ces subventions américaines, qui s'élèvent à 20 milliards par an, aient fait l'unanimité contre elles ailleurs dans le monde. Elles ont même récemment essuyé une première condamnation pour dumping devant le tribunal de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) dans le domaine du coton, à raison d'exportations 57 % moins chères que leur coût de production.

Pendant ce temps, les agriculteurs américains n'en continuent pas moins de disparaître, les subventions renforçant la tendance vers des exploitations plus grandes et moins diversifiées. De plus en plus de petites entreprises survivantes sont forcées de se lier par contrat aux grandes entreprises agroalimentaires et leur servent ni plus ni moins de sous-traitants. À terme, «c'est de la ruine des communautés locales dont on parle», constate Kelly Tiller.

Réformes

L'abolition totale et immédiate des subventions américaines au secteur agricole n'aiderait personne, estime-t-elle. Elle contribuerait à une remontée des prix mondiaux, mais de façon beaucoup moins importante qu'on ne le pense. «Bien sûr qu'il faut une réduction des subventions américaines et une amélioration des règles commerciales en faveur des pays en voie développement, dit-elle. Mais ce qu'il faut surtout, c'est introduire des mécanismes de gestion de la production.»

L'économiste américaine se garde bien de suggérer que les États-Unis adoptent des systèmes de gestion de l'offre comme ceux en vigueur au Québec dans les secteurs des oeufs ou du lait. Elle voudrait plutôt que l'on aide les agriculteurs à laisser des terres en jachère ou à constituer des réserves lorsque les prix sont trop bas. Elle pense que l'on pourrait aussi profiter de la hausse des prix de l'énergie pour convertir des terres à la production de biocombustibles, quitte à les ramener plus tard à leur utilisation première lorsque les besoins de production alimentaires seront à la hausse.

«Je pense à une gestion de l'offre qui se ferait plus de façon globale que produit par produit. Un système qui ne freinerait pas la recherche et la quête d'efficacité et qui laisserait les fermiers décider du secteur dans lequel ils veulent se lancer.»

Pareille réforme n'est toutefois pas pour demain, croit-elle. L'idée fait de plus en plus son chemin chez les fermiers, mais les grands producteurs et distributeurs agroalimentaires veillent. Ils sont les premiers bénéficiaires de la situation présente et sont extrêmement influents au Congrès américain.

«Les changements sont inévitables, estime-t-elle cependant. La pression internationale sur les États-Unis va croissante. Le déficit gouvernemental augmente vite aussi, et il sera de plus en plus difficile de justifier le maintien de subventions agricoles qui coûtent extrêmement cher.»


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