L'histoire en vacances - De Cap Saint-Ignace à Paris... en passant par Venise

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Marie-Thérèse Lefebvre
Édition du lundi 05 juillet 2004

Mots clés :

Le critique Léo-Pol Morin rendit compte de la vie musicale en Europe dans l'entre-deux guerres

Le Devoir poursuit aujourd'hui la publication de sa série d'été sur les lieux de villégiature marqués au coin de l'histoire. Ces textes ont été préparés par la Société des Dix, fondée en 1935, et qui fait se réunir dix chercheurs en histoire du Québec et de l'Amérique française.

Cap Saint-Ignace, pays des oies blanches qui n'en finissent plus de signaler les arrivées et les départs... C'est à cet endroit que naît le pianiste et critique musical Léo-Pol Morin (1892-1941). On l'imagine, enfant, observant les immenses bateaux à vapeur glisser vers le large.

Depuis son premier séjour de deux ans à Paris, réalisé grâce au Prix d'Europe qu'il avait obtenu en 1912, Morin rêvait d'horizons plus vastes. Il avait besoin d'oxygène. Dès la fin de la Première Guerre, il repart vers la France. Il fait un bref retour à Saint-Ignace à l'hiver 1922, donne quelques concerts de musique d'auteurs contemporains à Québec et à Montréal, et reprend le large pour ne revenir qu'à l'automne 1925. Il s'installe alors à Montréal, prépare quelques tournées au Canada et aux États-Unis, et devient critique au journal La Patrie, puis au quotidien Le Canada.

À partir de 1927, le courant du fleuve l'attire vers l'Europe chaque été. Il aime les villages situés le long des cours d'eau ou près des sources thermales: Bisy, Bagnères-de-Bigorre, Cambo-les-Bains, Châtel-Guyon, Combloux, Saint-Gervais-les-Bains, Mont-Pèlerin, Caux-sur-Montreux, Monte-Carlo... et partage tout au long des saisons estivales ses impressions de voyage avec ses lecteurs montréalais.

L'été 1937 est particulièrement mémorable. En mai, l'Angleterre couronne son nouveau roi, Georges VI, alors que s'ouvre à Paris l'Exposition universelle des arts et techniques qui attire, dit-on, plus de

31 millions de visiteurs. Le climat est à la fête. L'enthousiasme populaire devant l'avenir technologique que laissent entrevoir les pavillons couvre le bruit sourd des pas militaires que martèlent le Japon, l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne. Le premier ministre Mackenzie King, séduit par la personnalité d'Hitler qu'il rencontre le 29 juin, note dans son journal qu'il est un homme «who truly loves his fellow-men and his country and would make any sacrifice for their good» («qui aime vraiment ses concitoyens et son pays et ferait n'importe quel sacrifice pour leur bien») (p. 630) et assiste le même soir, en compagnie de Goering, à la représentation de l'opéra de Verdi, Un bal masqué!

«Le monde d'avant le chaos»

Peu de gens saisissent le sens prémonitoire des images pourtant fortes du tableau Guernica de Picasso, des films Les Temps modernes de Chaplin et de La Grande Illusion de Renoir, ou le climat politique du roman L'Espoir de Malraux. Doit-on ajouter que la naissance de Saddam Hussein le

29 avril passa inaperçue...

«C'était le monde d'avant le chaos, écrivait si bien Alain Grandbois en 1945. Sans doute ce monde d'apparence libre cachait-il quelque vice secret, quelque faiblesse redoutable, et les nains de Gulliver, qui tissaient leurs liens légers, mais innombrables, autour de ce géant endormi, lui versaient-ils aussi quelques gouttes de la ciguë fatale.»

On diffuse beaucoup de musique en Europe à l'été 1937. Plusieurs compositeurs français reçoivent des commandes durant l'Exposition. On organise des spectacles sons et lumières. La Société internationale de musique contemporaine tient son 15e festival, le groupe Jeune France commence à faire parler de lui. Venise présente son 5e Festival de musique contemporaine. L'été 1937 est aussi témoin de la mort de George Gershwin, Gabriel Pierné, Albert Roussel, suivie en décembre de celle de Maurice Ravel. Disparitions qui marquent la fin d'une époque...

Aussitôt terminées les dernières critiques de la Société des concerts symphoniques qu'il envoie au journal Le Canada, Morin prépare ses valises. «Quand vient la fin du printemps, j'éprouve le besoin impérieux de prendre la mer», avoue-t-il plus tard à ses lecteurs («La musique sur la mer», 4 juillet 1938)*. On peut aussi croire qu'il trouve insupportables les politiques de chasse aux sorcières de Duplessis, qui vient d'instaurer sa «loi du cadenas», et qu'il ne fera pas sa tasse de thé des Albums de la bonne chanson que prépare l'abbé Gadbois.

Il s'embarque donc à la fin juin, au port de Québec, sur l'Empress of Australia, «vieille connaissance aujourd'hui toute blanche sur laquelle on risque peu de trouver des personnalités du monde musical, contrairement aux lignes de New York qui en sont mieux pourvues», comme la ligne française, le S.S. Champlain, qu'il prend parfois («Un tour de mer», 28 juin 1937). S'il n'aime pas particulièrement cet Atlantique monotone, il admire «ce trop grand Saint-Laurent dans sa couleur de féerie nordique où, en passant par le nord des petites îles du fleuve, on s'éloigne des platitudes de la rive sud, sans esprit, pour s'approcher de l'éloquence et de l'accent de la côte polaire, aux environs de l'embouchure du Saguenay. Il faudrait habiter ces petites îles du fleuve pendant quelques semaines pour apprendre l'architecture de la Côte-Nord, pour profiter des somptueux mystères de l'heure "bleue" qui, certains soirs, donne à tout cela l'aspect le plus rare, le plus étonnant, le plus fantastique» (idem).

Les Québécois à Paris

Plusieurs Québécois que Morin connaît bien sont déjà à Paris au moment où il rejoint Robert et Josée de Roquebrune dans leur appartement du 5, Victorien-Sardou. Rodolphe Mathieu et sa famille habitent rue Servandoni et s'apprêtent à revenir au Québec en juillet pour passer les vacances à Grondines, près du site enchanteur de Deschambault. André Laurendeau et sa famille y vivent depuis plus d'un an et, durant cet été, celui-ci voyage en Belgique et en Italie. Hector de Saint-Denys Garneau fait un bref et douloureux séjour («ma saison en enfer», écrit-il à Robert Élie), et Alain Grandbois arrivera sous peu de Berlin pour revoir son ami de longue date, le peintre Alfred Pellan installé à Paris depuis 1926.

Dès le lendemain de son arrivée, Morin se dirige vers les lieux de l'Exposition. «Jamais, dit-il, je n'aurai vu tant de spectacles et enjambé autant d'embûches et de plâtras pour arriver aux uns et aux autres.» Il s'attarde particulièrement aux concerts son et lumière, ces musiques qui tombent du ciel pour accompagner des eaux lumineuses et multicolores qui obtiennent un grand succès (L'eau, la lumière et la musique à l'Exposition de Paris, 13 juillet 1937). Enregistrées puis diffusées à partir de la tour Eiffel au moyen de haut-parleurs, ces oeuvres orchestrales commandées, entre autres, à Paul Le Flem, Arthur Honegger, Florent Schmitt, Darius Milhaud, Charles Koechlin et Olivier Messiaen accompagnent le jeu chorégraphique des fontaines: une nouvelle technologie qui ébahit les spectateurs. Il poursuit sa visite des lieux à la recherche du pavillon canadien, «blotti, comme il se doit, à côté du pavillon britannique, fort joli d'ailleurs, et regrette qu'il soit le seul à avoir oublié la musique» (idem).

Musiques nouvelles

Il assiste aux festivités du 14 juillet où, comme l'année précédente et dans la tradition républicaine, le Front populaire commande des oeuvres exaltant le sentiment national. Amateur de jazz, Morin termine ses soirées aux Ambassadeurs, où les danseurs du Cotton Club de New York «font vibrer la piste dans une excitante frénésie rythmique [... ] tant il est vrai que l'exotisme noir exerce toujours son emprise enivrante» («La grande saison de Paris: galas d'exposition»,

19 juillet). Il ne semble pas avoir participé aux six concerts du Festival de la Société internationale de musique contemporaine, qui se tient à Paris à la fin du mois de juin. Son intérêt va plutôt vers la découverte des musiques de demain écrites par des musiciens de moins de 25 ans dont il avait entendu parler l'année précédente, «ces jeunes qui arrivent à un tournant de l'histoire où la musique devra se transformer pour vivre. Ils ont senti le besoin de s'unir sous l'étendard de La Jeune France» (11 octobre 1937). C'est ainsi que les lecteurs montréalais apprennent l'existence de ces quatre jeunes compositeurs français (Yves Baudrier, Daniel Lesur, André Jolivet, Olivier Messiaen) qui, dans cette époque trouble, «partagent une volonté d'humaniser un art qui tendrait à se vautrer dans le pur artisanat» (idem). Si Morin relie aisément la démarche de Jolivet au langage de Berg et de Varèse, il s'interroge par contre devant les oeuvres d'inspiration mystique de Messiaen «qui ont un dynamisme, une brutalité et une violence qui inquiètent un peu quant à la qualité de l'extase et quant à sa soumission à l'objet adoré» (idem).

Après quelques journées de repos consacrées à la lecture de la biographie de Debussy qu'Edward Lockspeiser vient de faire paraître et dont il soumet une critique à ses lecteurs (23 août 1937), Morin se dirige vers «l'exquise, troublante et incroyable Venise» pour assister au Festival international de musique contemporaine. Il s'arrête en cours de route à l'hôtel de Bürgenstock, surplombant le lac de Lucerne, «ville d'un pittoresque exquis où, non loin, se dresse la silencieuse, la confidentielle pointe de Tribschen, refuge de Richard Wagner entre 1866 et 1872» («Wagner à Tribschen», 7 septembre 1937). Il entraîne son lecteur au Musée Wagner et lui décrit chacune des pièces: le salon où trône le piano Erard sur lequel est déposée la partition originale de la Siegfried Idylle, le cabinet de travail du Maître et la chambre de Cosima.

Il poursuit son voyage en train, admirant «les fastes splendides des paysages suisses, les décors plus subtils et plus spirituels du nord de l'Italie, de la région des lacs particulièrement», et retrouve Venise, dont il goûte depuis quelques étés les charmes et les sortilèges. «Le claquement de la gondole sur l'eau, le cri des gondoliers, comme tout cela repose des klaxons pétaradants et prosaïques de la rue Sainte-Catherine!», déclare-t-il («La musique au pays des gondoles», 4 octobre 1937).

Il se présente au théâtre Goldoni où se tient le Festival et dont l'excellente acoustique sert admirablement bien la musique. Il porte une attention particulière à l'émouvant De Profundis de Malipiero, la joyeuse Suite provençale de Milhaud, et le surprenant Jeu de cartes de Stravinsky qui, dit-il, n'a pas fini d'étonner les Américains et les Montréalais. Et il a fort probablement entendu les Trois Laudi de Dallapiccola, la Suite pour sept instruments de Schoenberg et la Suite pour cordes, célesta et percussion de Bartók, également au programme. Il échange sûrement quelques commentaires avec Milhaud pendant que ce dernier termine son compte rendu pour Les Nouvelles littéraires (25 septembre 1937).

Aussitôt les concerts terminés, le théâtre se transforme en un lieu mondain qui accueille les invités. Débutent alors les fabuleuses fêtes de nuit organisées par la princesse Edmond de Polignac (1865-1942), par Daisy Fellowes (1887-1962) ou par le comte Giuseppe Volpi di Misurata (1877-1947), ministre des Finances sous le gouvernement fasciste et propriétaire du théâtre Goldoni. «Ô Venise, très chère, où rien n'est indifférent [...] où tous les miracles d'art sont possibles», s'exclame Morin en terminant son reportage.

Morin quitte à regret l'Italie et revient à Paris. Peut-être se rend-il quelques semaines plus tard avec Marcel Dugas et Robert de Roquebrune au café de Versailles (place de Rennes, aujourd'hui place du Québec) afin d'y rencontrer «Les Amis de 1914» (groupe fondé en 1931 par l'éditeur François Bernouard) devant lesquels il avait présenté un récital-causerie en mars 1934. Car c'est au tour d'Alain Grandbois d'y être invité ce 24 septembre 1937, en compagnie de Jean Cocteau et d'André Breton, pour parler de l'influence des revues au Canada dans le cadre du thème à l'ordre du jour: «Les fondateurs de revues littéraires».

La soirée terminée, Morin et ses amis retournent d'un pas lent vers l'appartement. On parle peu. Il observe avec nostalgie le brunissement des feuilles des marronniers et des platanes qui annonce, hélas!, les derniers jours de l'été. C'est le temps du retour et l'esprit est déjà accaparé par la préparation de la nouvelle saison montréalaise. L'été 1937 n'est plus que souvenir...

* Les références proviennent du journal Le Canada.


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