Cinéma documentaire : Le Retour
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Les cinéastes peuvent-ils vraiment changer le cours des choses?

Mais bien sûr qu'il en aura un...
Dans un pays où la désinformation règne depuis les attentats du 11 septembre, déplacer pareille foule d'Américains pour voir ce brûlot équivaut à sortir le vote contre George W. Bush, la tête de Turc de Fahrenheit 9/11. D'autant plus que la cote présidentielle était mal en point pour cause de mensonges et de scandales divers. Moore enfonce le clou de son cercueil.
Signe des temps: au dernier Festival de Cannes -- du jamais vu --, deux documentaires atterrissaient en compétition officielle: Fahrenheit 9/11, qui a récolté la Palme d'or, et Mondovino, de Jonathan Nossiter, se penchant sur le pouvoir des multinationales dans le domaine des grands crus vinicoles.
«Depuis sept ans, le nombre de documentaires sociopolitiques a augmenté de 500 % dans le monde industrialisé, déclare Monique Simard, à la tête des Productions Virage. Les projets coups-de-poing, de gauche, sont très tendance. Ce sont eux qui se vendent. Eux que les télédiffuseurs réclament.»
Même qu'ils prennent le relais des télés et des journaux, qui font de moins en moins d'enquêtes et sont tenus à une certaine objectivité. Or la partialité, voire la démagogie, comme dans ce Fahrenheit 9/11, est à la hausse.
«Depuis les attentats du World Trade Center, puis la guerre en Irak, les gens s'inquiètent de l'évolution de la planète, veulent comprendre pour lutter contre un sentiment d'impuissance. Un courant antiaméricaniste très fort s'est dessiné en arrière-plan», poursuit Monique Simard.
D'où le succès des brûlots de Michael Moore mais aussi d'un documentaire antimultinationales et anticapitalisme comme The Corporation, des Canadiens Mark Achbar et Jennifer Abbot. Après avoir fait le tour du Canada, le film circule dans trente villes américaines cet été, en plus d'avoir été vendu dans tout le circuit planétaire. Pas mal pour un film produit avec à peine 1,1 million de dollars.
Il y a bien sûr récupération commerciale du phénomène. Les barons du «système» empochent à pleines télés et écrans de cinéma les retombées de la dissidence. Disney doit se mordre les doigts d'avoir refusé à sa filiale Miramax le droit de distribuer le film de Moore pour des motifs politiques. Devant le triomphe de Fahrenheit 9/11, il y pensera deux fois le prochain coup. Money talks!
Au cours des années 60, une même récupération des courants gauchistes avait nourri la machine à sous. Aux États-Unis, les contestations contre la guerre au Vietnam, en France, le mouvement libertaire soixante-huitard et au Québec, un besoin d'identification ont donné naissance à une grosse production documentaire, à des oeuvres et des produits de contre-culture. Les époques de transformations et d'angoisse génèrent leurs antidotes.
Roger Toupin, épicier variétés, de Benoît Pilon, fut un des coups de coeur québécois de la dernière année. Il abordait nos racines, notre identité. En ces temps de turbulences, le public en a bien besoin.
Mais des documentaires peuvent-ils changer vraiment le cours des choses? Au Québec, le portrait de Bernard Landry en campagne électorale intitulé À hauteur d'homme, de Jean-Claude Labrecque, a fait remonter de plusieurs points la cote du chef du PQ dans les sondages, contribuant sans doute à le garder en selle après la défaite de son parti, pour cause de courant de sympathie. Une réflexion des médias et des politiciens sur leurs relations s'est amorcée après le film.
Une commission d'enquête sur la gestion de la forêt publique est née dans la foulée de L'Erreur boréale de Richard Desjardins et Robert Monderie, documentaire sur les politiques de déforestation. Bacon, le film, d'Hugo Latulippe, analysant les impacts des mégaporcheries sur l'environnement, a donné lieu à un moratoire sur les porcheries. Reste à voir si de vraies politiques émaneront de ces débats.
«Chose certaine, dans les deux cas, il a fallu des films coups-de-poing pour susciter des actions gouvernementales, constate Monique Simard. Ça contribue au cynisme des gens face à la politique... »
Hugo Latulippe et François Prévost ont présenté cette année aux Hot Docs de Toronto, au Festival de Cannes et sur nos écrans leur documentaire Ce qu'il reste de nous. Ce bouleversant témoignage de Tibétains qui pleurent sous le joug de la Chine a connu un immense succès. Ses réalisateurs veulent soutenir la cause tibétaine face à l'oppression chinoise et espèrent que le Canada servira de médiateur. Ils considèrent leur film comme une arme de combat et un outil de conscientisation.
Même son de cloche chez Michèle Montas, la veuve du journaliste militant haïtien Jean Dominique, assassiné en 2000. Le réalisateur Jonathan Demme leur a consacré un excellent documentaire, The Agronomist, remontant le cours de leur combat pour la liberté d'expression. Michèle Montas compte sur le film pour faire avancer la cause haïtienne et débloquer l'enquête judiciaire sur la mort de son mari.
Les festivals du documentaire, dont les Hot Docs de Toronto et les Rencontres internationales du documentaire de Montréal, connaissent un regain de vitalité, les marchés spécialisés comme celui d'Amsterdam et de Marseille sont débordés. Il faut dire que la multiplication des chaînes de télé crée des besoins en approvisionnement. Même les télés généralistes réclament des oeuvres-chocs.
«Si les documentaires d'intervention sociopolitique ont la vogue, ceux qui parlent d'art sont de moins en moins en demande et trouvent difficilement leur financement», précise Lucette Lupien, directrice de l'Observatoire du documentaire. Les maisons de production spécialisées dans le genre artistique tirent le diable par la queue.
Et les télés ont beau vouloir des oeuvres de dénonciation, elles reculent souvent devant l'espace de liberté que leur mise en chantier commande. Lucette Lupien le constate: «Ces projets réclament du temps, de la réflexion, un esprit d'aventure, sans scénario trop élaboré à l'avance. Tous les bailleurs de fonds n'ont pas l'audace de soutenir leur financement. Et n'oublions pas qu'il n'existe pas de case horaire pour des longs métrages documentaires, sauf à Télé-Québec.»
Ils ont le vent dans les voiles mais peinent souvent à trouver des sous. Et le genre documentaire a ses scories. Les télévisions commandent de plus en plus de making-of ou de portraits d'auteurs afin de rehausser la sortie d'une série télé ou d'un long métrage, confondant le médium avec la plogue promotionnelle. La télé-réalité participe à la confusion des genres. Bref, le documentaire gagne du terrain mais traverse une crise existentielle et réclame de l'aide.
Une politique canadienne devrait émerger d'un sommet ONF-Téléfilm sur la question. On verra bien ce que ça donnera. En attendant, tous ces points de vue d'auteur appellent la réflexion plutôt que l'adhésion aveugle. À consommer... avec esprit critique. Les documentaires ont ainsi bien meilleur goût.
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Le "spectaculaire" pour gagner son droit de parole - par Joël Nadeau (fabuliste@internet.uqam.ca)
Le samedi 03 juillet 2004 12:00

