The Funk Brothers - Gloire aux journaliers de l'usine à tubes

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Sylvain Cormier
Édition du vendredi 02 juillet 2004

Mots clés : jazz

Si le nom du groupe de musiciens qui s'amène dimanche en vedette du deuxième des trois grands événements-anniversaires gratuits du FIJM ne fait pas sonner de cloches, leur musique résonne partout depuis plus de 40 ans: les Funk Brothers sont les gars qui jouent sur My Girl, What's Going On et tous les autres disques à succès de la légendaire écurie Motown. Honteusement négligés jusqu'à ce qu'un documentaire les révèle en 2002, les voilà réunis sur scène, fiers septuagénaires récoltant enfin l'usufruit de leur labeur.

À son bout du fil, chez lui au Tennessee, Jack Ashford accuse brièvement le coup. «Cent mille personnes, hein?» C'est bien ça. On prévoit cent mille spectateurs au spectacle des Funk Brothers ce dimanche à 21h30 devant la scène érigée pour l'occasion à l'extrémité nord-est du parc Fred-Barry, à l'angle de Saint-Urbain et Président-Kennedy. Jack rigole doucement, puis relativise: «Depuis qu'on s'est remis à jouer, on a eu quelques grosses foules. On en a donné un pour Harley Davidson au Wisconsin, un autre avec le Grateful Dead. On est habitués, maintenant.» Si on n'était pas au téléphone, je verrais le torse bombé de l'homme au tambourin. «C'est bien que tous ces gens sachent qui nous sommes. Et c'est encore mieux quand on joue pour eux et qu'on les fait chanter. Cent mille personnes qui chantent My Girl, vous allez voir, c'est quelque chose.» J'acquiesce. «Vous savez, tout le monde connaît My Girl.»

En effet. Mais qui savait qu'un dénommé Robert White jouait la fameuse intro de guitare? Et qu'un certain Jack «Black Jack» Ashford y brassait ce tambourin si diablement efficace et absolument caractéristique? On savait que c'était du pur produit Motown, voilà ce qu'on savait. Motown la légendaire, «The Hit Factory», l'usine à tubes des années 60, la formidable machine à succès de Detroit («the motor town»), l'extraordinaire petite compagnie de disques fondée à la fin des années 50 par un Noir -- Berry Gordy -- qui rassembla pendant plus d'une décennie les meilleurs vocalistes noirs de l'Amérique. La liste des artistes bombardés mégavedettes par Motown est longue comme le bras: Smokey Robinson & The Miracles, les Supremes, Stevie Wonder, Marvin Gaye, les Four Tops, les Jackson 5 ainsi que les Temptations, ceux qui chantent My Girl. La liste des tubes estampillés Motown, elle, fait le tour de la Terre: Baby Love, Please Mr. Postman, My Guy, Dancing In The Street, I Heard It Through The Grapevine, Papa Was A Rolling Stone, il y en eut plus d'une centaine au top 10 du Billboard entre 1959 et 1971. Plus que les succès additionnés des Beatles, des Stones et d'Elvis.

C'est à un fascinant documentaire de Paul Justman, intitulé Standing In The Shadows Of Motown, que l'on doit la réhabilitation et la résurrection des Funk Brothers. Jusqu'à la sortie du film, il y a deux ans, seuls les historiens de la musique populaire américaine pouvaient identifier ces musiciens de jazz et de blues recrutés par Gordy qui formèrent le groupe maison de Motown. Et encore, la plupart ne nommaient que les regrettés Benny Benjamin et James Jamerson, le batteur et le bassiste des années fastes, tellement bons qu'on ne pouvait totalement les ignorer. Il aura fallu qu'un de ces historiens musicologues, Allan «Dr. Licks» Slutsky, signe la bio de Jamerson pour que l'histoire de ces héros de l'ombre fasse son chemin jusqu'au grand écran.

«Trop tard pour beaucoup d'entre nous», note Ashford sans amertume. «Mais pour les Funk Brothers survivants, c'est un cadeau du ciel. Nous étions presque tous retraités ou semi-retraités, vous savez. Cette reconnaissance qui nous arrive, à ce stade de nos vies, c'est une très grande satisfaction.» C'est aussi, paradoxalement, une source de soucis. La gloire a son prix. «Nous sommes des proies pour l'industrie. Des vieux de la vieille un peu naïfs, bons à exploiter. Nous devons nous occuper attentivement de nos affaires. C'est tout un changement pour les gars. Dans le petit sous-sol du 2648 West Grand Boulevard où nous enregistrions chez Motown, nous ne nous occupions que de la musique. Berry faisait le reste. Notre concentration était totale: nous jouions tous les jours en studio, et nous allions jouer du jazz dans les clubs après les sessions. Sept jours sur sept. Maintenant, nous commençons à comprendre ce que vivaient les stars de Motown.» Ce sont les fans rencontrés avant et après les spectacles qui sont aujourd'hui leurs alliés les plus fiables: «Ils se sentent peut-être un peu coupables d'avoir tant joui de notre musique sans se demander qui tenait les instruments. Ils cherchent à nous aider. Untel nous dit qu'il est avocat, un autre juge, et ils offrent gratuitement leurs services. Ça nous fait chaud au coeur.»

Dimanche, le percussionniste Jack Ashford, les guitaristes Joe Messina et Eddie Willis, le batteur Uriel Jones, le bassiste Bob Babbitt et le pianiste Joe Hunter auront beau être les têtes d'affiche, les écrans géants auront beau nous montrer les mains d'Uriel Jones quand il refera son fameux pick-up d'intro dans Ain't Too Proud To Beg ou celles de Joe Hunter plaquant les notes qui identifieront immédiatement You Really Got A Hold On Me, les gars du Studio A n'en seront pas moins confinés à leur rôle fondamentalement effacé d'accompagnateurs: pas moyen de jouer les succès de Motown sans chanteurs. Joan Osborne, Jacksoul, le géant soul Sam Moore et quelques Four Tops (également programmés au FIJM, avec ce qui reste des Temptations) viendront inévitablement enlever un peu de lumière aux as instrumentistes. «C'est dans l'ordre des choses, concède Ashford. Nous n'étions pas seuls chez Motown non plus. Nous étions la fondation de l'édifice, mais il n'y aurait rien eu sans Berry, sans les réalisateurs, les ingénieurs de son, les arrangeurs, les chorégraphes, les auteurs et les compositeurs, et sans les chanteurs. Nous étions tous au service d'un même but: make a hit record.»

Je lui demande s'il jouera du «hotel sheet». Il s'esclaffe. J'ai lu ça dans sa bio sur le site du film (www.standingintheshadowsofmotown.com): Jack Ashford a inventé le «hotel sheet», instrument de percussion. Qu'est-ce donc? «C'est un morceau de plastique en styrène. Quand on a enregistré Got To Give It Up, Marvin [Gaye] voulait quelque chose de différent pour marquer le rythme. Alors j'ai pris ce bout de plastique et ça convenait. Au moment d'écrire les notes de pochette, il m'a demandé comment ça s'appelait. J'ai dit ''hotel sheet'' comme ça, pour rire. C'est resté. Aujourd'hui, il y a encore des musiciens qui me demandent où ils peuvent se le procurer... Le "hotel sheet", c'est comme moi: un exemplaire unique.»


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