Perspectives: Le difficile test de la confiance

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Manon Cornellier
Édition du vendredi 25 juin 2004

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Dès le départ, le chef libéral Paul Martin a présenté les élections fédérales de lundi prochain comme un choix entre deux visions du pays. Le chef conservateur Stephen Harper, lui, évoquait plutôt la nécessité de juger le gouvernement et de punir les libéraux pour leur gaspillage et leur «corruption».

Au bout du compte, cependant, le vrai test qu'aucun des deux chefs en position de prendre le pouvoir n'a réussi à passer sans problème est celui de la confiance. On serait porté à croire que Paul Martin en a le plus souffert, lui qui s'est lancé en campagne avec le fardeau du scandale des commandites sur les épaules. Sa crédibilité a sans arrêt été remise en question, mais comme sa cote était presque à son plus bas, il ne pouvait plus perdre beaucoup de terrain. Il en a même regagné un peu, quoique Stephen Harper, tout comme les autres chefs de parti d'opposition, s'est chargé de rappeler aux électeurs les raisons de leur colère.

Mais si la campagne conservatrice a été efficace dans ses attaques contre Paul Martin, elle n'a pas vraiment réussi à contrer celle des libéraux, qui ont sans cesse tenté de raviver la vieille méfiance entourant Stephen Harper et les racines alliancistes de son parti. Résultat, il termine la campagne encore nimbé de ce nuage, bien que celui-ci soit un peu moins épais.

Cela pourrait expliquer le fait que les deux partis restent quasiment à égalité dans les sondages et que bien des électeurs soient encore indécis à trois jours du scrutin. Les électeurs qui se méfient de Stephen Harper dans le dossier de la santé ou sur les questions sociales mais qui doutent aussi de l'intégrité du chef libéral sont soit embêtés, soit décidés à opter pour le NPD, le Bloc québécois ou encore le Parti vert. Ceux qui hésitent encore en sont réduits à se demander à qui ils pourraient faire le plus confiance ou de qui ils devraient moins se méfier.

Confusion éloquente

Paul Martin et Stephen Harper ne se sont pas toujours aidés, mais le chef conservateur est celui qui semble s'y être pris le moins adroitement. À preuve: les questions qu'on persiste à lui poser sur d'éventuels plans cachés. Il a été clair sur les questions comme l'avortement, la définition du mariage ou la peine de mort, mais il a fallu une fuite pour que ses projets à l'endroit du bilinguisme dans le transport aérien soient enfin connus. Ceux-ci se sont révélés moins inquiétants que les libéraux ne le disaient, mais le PC n'était pas prêt et a répondu de façon improvisée.

L'ambiguïté ou la confusion que M. Harper a entretenue sur plusieurs sujets est éloquente à cet égard. Son entêtement l'a été tout autant, laissant percer une intransigeance parfois inquiétante. On l'a vu dans cette obstination à ne pas vouloir présenter ses excuses pour des communiqués qui laissaient entendre que le chef libéral ou le NPD auraient fait preuve de mollesse en ce qui a trait à la pornographie juvénile.

Au cours des trois derniers jours, M. Harper a multiplié les entrevues dans les médias électroniques et s'est souvent fait demander pourquoi il ne voulait pas s'excuser. Il a faussement répondu qu'on lui demandait de s'excuser pour sa politique sur la pornographie juvénile et qu'il ne pouvait pas accepter pareil recul.

Il a fait preuve de la même malhonnêteté intellectuelle dans le dossier de l'Irak. Depuis le début de la campagne, il nie que le Canada se serait retrouvé en guerre s'il avait été aux commandes du pays. Il voulait que le Canada appuie l'intervention américaine par solidarité avec nos alliés et les quelques soldats canadiens présents sur le terrain. Mais il ne demandait pas d'envoyer des troupes puisqu'on n'en avait pas.

Si le Canada en avait eu, aurait-il voulu qu'elles soient aux côtés des troupes américaines? La question l'agace. «On ne le peut pas», a-t-il dit avec exaspération à une animatrice d'une radio torontoise. Pourtant, si la question l'a poursuivie tout au long de la campagne, c'est bien parce que personne n'est satisfait de ses réponses.

Sa position au sujet de l'indépendance de la Cour suprême suscite elle aussi des questions à tous les détours. Il dit vouloir la maintenir mais se fait en même temps le champion d'une sélection des juges non seulement plus transparente mais plus politique.

Ses propos lors d'un forum public tenu sur les ondes de la CBC mardi soir ont été révélateurs. Il croit que nous devrions en savoir un peu plus sur les opinions des juges avant de les nommer. «Je ne pense pas qu'on mine leur impartialité en posant des questions. Je pense que ça vous donne une meilleure idée de ce qui les motive.» Mais le plus important pour lui est de tempérer les tribunaux qui, trop souvent selon lui, font plus qu'interpréter la loi mais la récrivent.

Sa position sur la santé peut paraître claire. Il a entre autres l'honnêteté de reconnaître qu'il existe déjà de multiples fournisseurs privés de services de santé auxquels les gens ont accès avec leur carte d'assurance-maladie. Mais il a montré combien il savait jouer sur les mots lorsqu'il s'agissait de parler d'accès universel et de système public. Il parle presque toujours d'«accès raisonnable», qu'il ne définit pas, et préfère souvent parler d'assurance publique plutôt que de système public.

Stephen Harper est arrivé dans cette campagne avec un bagage parfois lourd à porter. Il a réussi à se délester de quelques poids, mais il en reste encore beaucoup, ce qui explique que bien des citoyens soient encore sur leurs gardes.

Des inconnues subsistent, et pas sur les sujets les plus anodins. Les libéraux ont su déceler ce talon d'Achille et l'ont habilement exploité.

Il faudra attendre lundi pour savoir si cela lui coûtera ou non le pouvoir, mais, chose certaine, cela l'a privé de la remontée qu'il espérait et croyait possible en ces temps de colère des électeurs.

mcornellier@ledevoir.com


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