1er débat: avantage Duceppe
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Martin n'a pas trébuché, sans pour autant réussir à s'imposer

Photo: Agence Reuters
Aucun leader n’est toutefois sorti de cette rencontre sans quelques égratignures. Tous ont été un peu malmenés à un moment ou à un autre, bien que le chef néo-démocrate Jack Layton ait été un peu plus épargné. Ses adversaires avaient visiblement d’autres cibles. Le chef conservateur Stephen Harper et M. Duceppe ont été pris à partie à plusieurs reprises, le premier pour le financement de son programme et de ses politiques sociales, l’autre pour son incapacité à former un gouvernement et «l’isolement» dans lequel il veut maintenir les Québécois.
L’intégrité et l’éthique devaient occuper seulement le premier segment du débat, mais ces thèmes ont fini par surgir à chaque détour, les chefs soulignant les promesses libérales non tenues, celles irréalistes de leurs autres adversaires. Le scandale des commandites a d’ailleurs donné lieu à un des échanges les plus musclés de la soirée, M. Duceppe demandant à M. Martin de répondre aux questions laissées sans réponse par le déclenchement des élections.
Qui a pu assurer une direction politique? Quels ministres savaient? Où est le rapport sur les contributions au Parti libéral? Lancées en rafale par le chef bloquiste, ces questions sont restées sans réponse, M. Martin a préféré détourner le sujet pour parler de sécurité nationale.
M. Duceppe a remis le chef libéral sur la sellette avec le dossier de l’assurance-emploi. La question était simple et directe: «Combien y a-t-il [d’argent] dans la caisse de l’assurance-emploi?» Paul Martin a esquivé, mais M. Duceppe n’a pas lâché, reposant la question trois fois avant de conclure lui-même: «Il ne reste rien.» M. Martin a tenté de rectifier le tir un peu plus tard en promettant d’éliminer la règle qui exige qu’un jeune doive travailler 910 heures avant d’avoir droit à l’assurance-emploi.
Malgré son avance confortable dans les sondages, M. Duceppe a habilement profité de toutes les occasions pour s’en prendre à M. Martin. Les chefs devaient, à tour de rôle, s’affronter face à face, mais le chef bloquiste se servait souvent de ses échanges avec les chefs néo-démocrate et conservateur pour attaquer le chef libéral. Et il pouvait le faire d’autant plus facilement que M. Martin ne pouvait répliquer, ce qui faisait rager ce dernier.
Gilles Duceppe a toutefois été lui aussi interrogé par ses adversaires à cause de son incapacité à former un gouvernement. Le chef conservateur l’a carrément accusé de vouloir maintenir le Québec dans «l’isolement». «À cause de vous, on ne peut pas remplacer ce gouvernement», a-t-il poursuivi.
La réplique de M. Duceppe n’a pas tardé. «Je ne suis pas responsable de votre impuissance M. Harper. Si vous remettez en question Kyoto et que les Québécois ne veulent pas, c’est pour ça que votre parti ne prend pas au Québec. Si vous remettez en question le droit des femmes à l’avortement, c’est pour ça que votre parti ne plaît pas aux Québécois. Si vous avez des positions rétrogrades sur les droits des gais et lesbiennes, c’est votre problème. Même chose sur Kyoto. Il y a des raisons, et on n’est pas responsable de vos positions.» Fin de l’épisode.
Paul Martin a, pour sa part, concentré ses principales attaques sur Stephen Harper. Il a profité de chaque occasion pour souligner que le Parti conservateur remettrait en question le Protocole de Kyoto, les droits des femmes et des gais et qu’il risquait de ramener le pays vers un déficit avec ses promesses de réductions de taxes accompagnées de hausses importantes des budgets militaires. Il n’y a que lui qui a souvent relevé l’appui du chef conservateur à une participation du Canada à la guerre en Irak.
Il s’est servi de ce sombre portrait pour inviter les Québécois à réfléchir à ce qu’il adviendrait advenant l’élection d’un gouvernement conservateur le 28 juin prochain. Il a souligné combien son parti se distinguait du PC sur ces questions.
Le thème de la santé a fourni à chaque leader l’occasion de présenter son programme et ses solutions, mais les compressions dans la santé imposées par Paul Martin ont fait de lui une cible pour les autres chefs. Le déséquilibre fiscal a aussitôt refait surface, les trois autres chefs accusant Paul Martin d’avoir créé ce problème.
Paul Martin a refusé d’utiliser l’expression, mais a reconnu l’existence de pression financière sur les provinces. Quant aux compressions en matière de santé, il ne s’en est pas excusé. C’était à son tour d’avoir une réponse prête et sentie à servir: «Est-ce qu’il y a eu des coupures dans le budget de 1995? La réponse est oui. On avait les épaules collées au mur, le pays était au bord de la faillite. C’est grâce aux sacrifices que les Canadiens ont fait d’un océan à l’autre qu’on peut investir dans la santé aujourd’hui.»
Étonnamment, aucun des chefs fédéralistes n’a soulevé la question de la souveraineté. En fait, M. Duceppe a pris les devants dès son allocution d’ouverture, courtisant les fédéralistes déçus. Selon le chef bloquiste, cette élection était l’occasion de «critiquer» le bilan des libéraux puisque la souveraineté était uniquement l’affaire du Québec. «J’ai confiance en votre jugement», a-t-il dit aux citoyens.
Évidemment, tous les chefs se sont dits satisfaits de leur performance. M. Martin n’a toutefois pas voulu dire s’il avait remis sa campagne sur les rails. Il a plutôt affirmé que son objectif était de parler directement aux Québécois et aux francophones hors-Québec et qu’il y était parvenu.
M. Harper, qui visait à se faire connaître, et surtout à donner une image modérée, a gardé son calme toute la soirée, paraissant même serein par moment. Le chef du NPD, pour sa part, ne cessait de sourire et de répéter sa volonté de former une alliance sociale-démocrate, «une alternative positive», à la grandeur du pays.
Pour la première fois depuis longtemps, les francophones pouvaient espérer un vrai débat dans leur langue, les quatre chefs parlant couramment français. Seul francophone du groupe et le seul avec l’expérience de ces débats des chefs, M. Duceppe partait avec une longueur d’avance.
Cette élection est la première depuis 1993 où deux partis peuvent espérer former le gouvernement. Et comme les probabilités d’un gouvernement minoritaire sont très élevées, le rôle que joueront les partis incapables de prendre le pouvoir devient crucial.
Le débat d’hier avait aussi la particularité de ne pas être une simple répétition en vue du débat anglais de ce soir. Les enjeux et l’échiquier politique québécois sont différents à bien des égards de ceux du reste du pays. La présence du Bloc change la donne complètement, et la colère des citoyens à l’égard du scandale des commandites est plus accentuée qu’ailleurs.
Le débat d’hier sonnait le début de la dernière ligne droite de cette campagne qui a été marquée jusqu’à présent par la chute des libéraux, la solidification des appuis bloquistes et la remontée spectaculaire des conservateurs en Ontario. Selon le dernier sondage Ekos, le Parti conservateur était en avance au pays (33,8 %) devant le Parti libéral (30 %) et le NPD (18,9 %). Au Québec, un sondage CROP paru le lendemain accordait 44 % au Bloc et 32 % au PLC.
Le Devoir
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