Harper déchirera Kyoto

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du jeudi 10 juin 2004

Mots clés : kyoto, harper

Le Bloc pourrait renverser un gouvernement conservateur sur cette question

Le chef conservateur Stephen Harper a déclaré hier à Barrie, en Ontario, qu'il reniera la ratification du protocole de Kyoto par le Canada s'il est élu le 28 juin.

Ses propos, rapportés hier par la Canadian Press, allaient un cran plus loin que les engagements du programme électoral de son parti, dévoilés la veille à Toronto. Selon le programme officiel, les conservateurs ne consacreraient aucune des sommes engagées par Ottawa dans la mise en application du protocole de Kyoto, qui portent à plus de deux milliards de dollars les fonds alloués à la stratégie canadienne de réduction des gaz à effet de serre (GES). Stephen Harper a dit qu'il réserverait ces sommes à la lutte contre la pollution, dans laquelle il ne compte pas les GES.

Les réactions ont été immédiates, vives et percutantes. Le critique du Bloc québécois en matière d'environnement, Bernard Bigras (Rosemont), a déclaré hier soir au Devoir «que la volonté des conservateurs de désengager le Canada du protocole de Kyoto pourrait être un motif suffisant pour les renverser» advenant qu'ils proposent au Parlement un projet de loi pour annuler celui par lequel le Canada a ratifié Kyoto en décembre 2002.

«On ne pourra pas appuyer un gouvernement qui voudrait renier les engagements législatifs du Canada envers Kyoto. On n'appuiera pas une position qui irait à l'encontre de nos positions sur une question aussi fondamentale», a déclaré Bernard Bigras.

Celui-ci devait nuancer par la suite en disant qu'il n'est pas le chef du Bloc mais que c'est sa position comme porte-parole du parti en matière d'environnement, qu'il la défendra avec constance et qu'il est confiant d'avoir l'appui de ses collègues à ce sujet. Le Bloc, a-t-il ajouté, pourrait avoir plus de poids sur cette question que tous les autres partis s'il détient la balance du pouvoir à la fin de juin, et il pourrait bien se retrouver paradoxalement en position de défendre l'opinion dominante au Canada où, selon le sondage Ekos d'avril, 82 % des Canadiens appuient le protocole de Kyoto. Cet appui atteignait 90 % au Québec et plus de 66 % auprès des Albertains qui, jusque-là, n'appuyaient pas la position fédérale à plus de 45 %.

Lors d'un entretien téléphonique avec Le Devoir, le ministre fédéral de l'Environnement, David Anderson, a de son côté qualifié le projet de Stephen Harper de «catastrophe diplomatique et écologique pour le Canada» s'il devait se matérialiser un jour. À son avis, cette question doit devenir un enjeu de premier plan de la campagne électorale en cours.

Selon le principal représentant canadien dans les négociations sur le protocole de Kyoto, le retrait du Canada «frapperait de plein fouet la réputation et la crédibilité du pays pas seulement dans le domaine de l'environnement mais aussi dans les délicates négociations des dossiers de l'agriculture et du commerce international». Le Canada, a expliqué David Anderson, a forcé par ses réticences la communauté internationale à reporter de plusieurs mois la conclusion de plusieurs ententes sur la mise en application des règles de gestion du protocole: son désengagement par les conservateurs donnerait l'impression que le Canada ne respecte pas la parole donnée, et son image de leader social et environnemental en souffrirait en plaçant le Canada derrière les États-Unis dans ce dossier.

Le retrait du Canada, a ajouté le ministre fédéral de l'Environnement, le rendrait responsable de la paralysie éventuelle du protocole de Kyoto car il pourrait enlever la mince marge d'émissions nécessaire à sa mise en oeuvre, laquelle exige une ratification par des pays à l'origine de 55 % des émissions mondiales. La Russie, qui paralysait le jeu jusqu'ici, vient de s'engager à ratifier Kyoto en échange de l'appui de l'Union européenne de l'accepter dans le club économique international.

«La responsabilité que porterait le Canada devant ses alliés internationaux serait énorme. Mais M. Harper fait une très mauvaise lecture politique en voulant aligner le Canada sur les États-Unis. Il oublie que le candidat qui a pour l'instant de l'avance sur le président Bush, le sénateur Kerry, promet des mesures vigoureuses qui, sans nécessairement ramener les États-Unis dans le giron de Kyoto, vont aller de pair avec les efforts de la communauté internationale. Le Canada, dans cette situation, se retrouverait en position plus réactionnaire que les États-Unis.»

Selon le ministre Anderson, Stephen Harper montre ici plus que jamais qu'«il n'est qu'un politicien d'envergure régionale, à la solde d'Exxon, et non pas un homme d'État» comme le Canada en a besoin. Les diktats des bonzes économiques de sa région pétrolifère le mènent, selon le ministre, à nier les problèmes liés aux changements climatiques que vivent déjà les Canadiens des régions nordiques, aux prises avec le dégel du permafrost, des régions forestières, que commencent à envahir les insectes venus du sud, ainsi que des régions côtières de l'ouest et de l'est, où les signes de chambardement des écosystèmes maritimes s'accumulent aux dépens de l'avenir des pêcheries commerciales.

De son côté, Steven Guilbeault, porte-parole national de Greenpeace dans le dossier des changements climatiques, estime que Stephen Harper «ne sait manifestement pas de quoi il parle». Il explique que «même le président Bush n'a pas réussi à débrancher les États-Unis de la convention de Genève dans l'affaire des prisonniers afghans détenus à Cuba; je me demande comment Stephen Harper peut prétendre réussir là où son mentor n'a pas pu le faire. Il semble qu'un pays ne peut plus se retirer d'un traité qui, une fois ratifié, devient une loi internationale. Si tel devait être le cas, M. Harper ferait bien de compter ses sous car le protocole de Kyoto prévoit des amendes importantes en cas de non-respect des objectifs devenus juridiquement contraignants. Les parties au protocole devront payer au prix du marché les réductions de GES qu'elles n'ont pas obtenues chez elles, ce qui pourrait coûter des milliards au Canada en amendes.»

À Ottawa, les déclarations de Stephen Harper ont déclenché une réflexion stratégique au sommet du ministère fédéral de l'Environnement. Selon un document obtenu hier après-midi par Le Devoir, on estimait dans les hautes sphères de ce ministère que «la plupart des impacts des changements climatiques au Canada proviennent des émissions produites ailleurs dans le monde. C'est pourquoi nous avons besoin d'une entente internationale fonctionnelle qui permettrait d'amorcer la réduction des émissions planétaires. Le Canada doit évidemment faire sa part pour que la famille internationale fasse la sienne». L'auteur de ce mémo, un des principaux stratèges fédéraux dans ce dossier, ajoutait dans sa note confidentielle «qu'en reniant Kyoto, Stephen Harper priverait le Canada d'une position de leader dans les technologies émergentes de réduction des GES, qui améliorent l'efficacité énergétique et la productivité des entreprises tout en permettant de produire de plus en plus d'énergies propres» et renouvelables, comme l'éolien.

Le Sierra Club du Canada a pour sa part éliminé hier le Parti conservateur de ses «olympiques de l'écologie», dont la médaille d'or a été décernée au Parti vert du Canada, la médaille d'argent au NPD et au Bloc, avec, en troisième position, le Parti libéral. «Le plan des conservateurs en ce qui a trait aux changements climatiques et épouvantable, rétrograde et loin d'être écologique», rapportait la Presse canadienne à propos de la position du Sierra Club.

Maude Barlow, du Conseil des Canadiens, déclarait de son côté qu'«un vote pour Harper est un vote pour George Bush».


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Les meneurs et les - par Jacques Olivier (joecordijoecordi@aol.com)
Le jeudi 10 juin 2004 13:00

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