L'abbé Pierre à Montréal - «Avant de partir»
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À 92 ans, le «pape des pauvres» vient livrer son testament spirituel

Photo: Jacques Nadeau
L'abbé Pierre, né Henri Grouès, a fait les sept heures d'avion et a supporté les six heures de décalage entre Paris et Montréal pour deux choses: d'abord participer à un vaste rassemblement-anniversaire organisé par Évangélisation 2000, un groupe qui tient une émission à la télévision. Et surtout, il est venu lancer hier un disque-double, mi-DVD mi-CD, qui se présente comme un testament spirituel.
Justement appelé Avant de partir, le document résume toute une vie d'engagement. Il présente l'abbé récitant (sur de la musique) ses passages préférés de la Bible, en plus de plusieurs textes personnels, des réflexions sur le sens du partage, de l'entraide, de l'amour. Un projet concocté au Québec, et qui sera distribué en France l'automne prochain.
«Je me sens fatigué, confie l'abbé de sa petite chambre de la Maison de la Providence. J'ai encore beaucoup de travail sur la table, mais plus d'énergie pour le faire. C'est dur.» C'est qu'il a peu chômé depuis 60 ans. Député à la fin des années 40, il fonde alors Emmaüs, un organisme caritatif qui poursuit encore aujourd'hui sa mission dans plusieurs pays.
Sa «carrière» publique débute vraiment en 1954, lorsqu'il lance sa fameuse «insurrection de la bonté». Son appel pour secourir les sans-logis de l'après-guerre qui subissaient un hiver particulièrement dur connaîtra un retentissement inespéré. Des tentes s'élèvent, les secours affluent, le gouvernement réagit. Et le prêtre devient un symbole dont l'aura n'a fait que grandir avec les ans. Même les faux pas, comme ce soutien tant décrié à Roger Garaudy en 1996, n'arrivent pas à altérer la côte de popularité de l'homme.
En France, son statut approche celui d'une icône, un saint avant l'heure. On l'appelle le pape des pauvres, l'apôtre des sans-logis. Depuis que le commandant Cousteau est décédé, c'est l'abbé qui remporte le concours annuel du Français le plus populaire, devant les stars du foot à la Zidane et les vedettes rock à la Goldman. On lui a donné toutes les distinctions; lui s'est servi de ces tribunes pour livrer son message d'entraide.
Il a d'ailleurs relancé son appel de 1954, cet hiver à Paris, pour sensibiliser à nouveau la population à la grave crise du logement que la France vit actuellement. «La lutte sera toujours à recommencer, dit-il, lucide. Mais les appels que je fais, ce n'est pas le fruit d'une longue réflexion. Quand vous avez quelqu'un en péril devant vous, vous réagissez, vous ne réfléchissez pas.»
L'abbé est conscient que la situation a bien changé depuis 1954. La pauvreté ne se vit pas de la même manière. «Il y a 50 ans, tous sortaient à peine des atrocités de la guerre. Tous avaient dû fuir, chacun se sentait proche des réfugiés. Les gens se rappelaient la souffrance et la peur. Ils étaient davantage prêts à réagir. Mais on ne renouvelle pas des faits historiques comme celui-là.»
Il faut donc stimuler, encore et encore. Où en trouve-t-il la force? Il ne sait pas. Un mélange de dévouement, de foi, d'amour. De colère? «Ce n'est pas un motif. Mais il faut être capable de s'indigner. [...] Nous avons deux yeux: un qui donne le courage de regarder le mal et de le combattre, et l'autre qui veut que nous regardions ce qui est beau... Ayons le courage de ces deux regards.»
Solitude
Assis dans une chaise berçante, l'abbé Pierre parle faiblement, mais largement. Il évoque sa déception de voir les États-Unis reconstruire les tours du World Trade Center avant que d'être capable de donner un toit à ceux qui n'en ont pas. «Une insulte aux pauvres, dit-il. Je serais tenté d'écrire une lettre à mes frères américains, mais je n'en ai pas la force.» Il parle aussi de ce qu'il considère être le plus grand événement du siècle: l'ouverture du pape, ces dernières années, à la théorie de l'évolution, qui annonce dans l'Église des changements aussi grands que l'acceptation de la théorie de Galilée a pu en provoquer, selon lui.
Puis il parle de solitude. Recueilli, le prêtre affirme que ce qui lui a le plus manqué dans sa vie d'ecclésiastique a été une présence à ses côtés. «Quand on fait le choix du célibat, il y a un désir de tendresse dont on est privé. Volontairement, bien sûr, mais ce ne serait pas réaliste de penser que cette privation ne coûte pas.»
Et la mort? «On me taquine souvent à ce sujet, parce qu'on sait que je la désire, que je l'attends.» Il l'a pourtant frôlé souvent, dans sa longue vie. D'abord parce qu'il a été régulièrement malade. Les poumons quand il était jeune, puis une série d'ennuis liés à la fatigue engendrée par ses luttes. Ironiquement, c'est une diphtérie qui le sauve des griffes de la Gestapo en 1943. Les Allemands étaient venus le cueillir au presbytère, lui était à la clinique.
Et puis il s'est sorti indemne de situations abracadabrantes. Tombé dans une profonde crevasse quand il aidait des gens à s'enfuir pendant la guerre. Rescapé quand l'avion dans lequel il se trouve réussit un atterrissage d'urgence, sans réacteur, dans les années 50 en Inde. Et surtout, naufragé miraculé en 1963, en Argentine. Quatre-vingts personnes perdent la vie autour de lui, qui survit accroché à un bout de bois.
«J'ai ressenti à ce moment que la mort serait comme une rencontre longtemps retardée avec un ami. Il n'y a pas de peur là-dedans. C'est pas que je sois sans péché, mais se faire faire des reproches par un ami, c'est pas comme par un policier.»
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