La bataille de l'Ontario
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Aucun candidat libéral ne peut prendre le scrutin à la légère. C'est là que se joue l'avenir du parti.

En vérité, presque aucun libéral ontarien ne peut se permettre de prendre ces élections à la légère. C'est dans leur province que l'avenir de leur parti se jouera le 28 juin. Le Parti conservateur pose les plus grands risques, en particulier dans les quartiers cossus, les banlieues de la couronne torontoise et les régions rurales du sud et de l'est de la province. Le NPD, lui, fait sentir sa présence dans ses bastions traditionnels des villes industrielles et du centre de Toronto.
Avec 106 circonscriptions, l'Ontario détient plus du tiers des sièges au Parlement, ce qui donne une mesure de l'enjeu. La grande région métropolitaine de Toronto, qui s'étend d'Oshawa à Hamilton, compte à elle seule une trentaine de sièges, soit autant que la Colombie-Britannique. La métropole ontarienne et le sud-ouest de la province sont donc très convoités. Le chef conservateur, Stephen Harper, vient d'ailleurs d'y passer toute la semaine alors que le chef libéral, Paul Martin, y a fait plusieurs arrêts.
Depuis 1993, les libéraux détiennent la presque totalité des sièges ontariens, du jamais vu. Au moment de la dissolution du gouvernement, le PC en détenait quatre et le NPD, deux. Tout annonce que cette anomalie historique ne se reproduira plus. Le dernier sondage Ipsos-Reid, paru mardi, montre que libéraux et conservateurs sont à égalité dans la province avec 36 % des intentions de vote. Le NPD, de son côté, aurait presque triplé ses appuis. Il n'avait obtenu que 8,3 % des votes en 2000. On lui en prédit maintenant 21 %.
L'union de l'Alliance canadienne et du Parti progressiste-conservateur a eu l'impact le plus important car, de 1993 à 2000, la division de leurs votes a permis à environ 25 députés libéraux de se faufiler. L'effet de la remontée du NPD, lui, est plus localisé car ses appuis sont concentrés, comme dans le comté de Tony Ianno.
Ou encore celui de son très fougueux collègue Dennis Mills. Ce dernier fait la lutte à Jack Layton et au chef du Parti vert, Jim Harris, dans Toronto-Danforth. Sa machine est redoutable, ses moyens, importants. Son local est situé sur une artère commerciale très animée et il ne peut en sortir sans devoir distribuer des chapelets de poignées de main. Homme de terrain, Dennis Mills rappelle qu'il a déjà gagné contre Jack Layton en 1997, tout comme M. Ianno l'a fait contre Mme Chow, la même année. Et comme M. Ianno, il connaît son adversaire puisque M. Layton siégeait aussi au conseil municipal. Les deux hommes entendent bien défaire le célèbre couple.
Député sortant de Don Valley West, John Godfrey «travaille comme un fou» pour empêcher l'ancien ministre conservateur provincial David Turnbull de lui ravir son comté. Il dit sentir un changement d'attitude dans l'électorat depuis quelques jours, mais il reconnaît que la première semaine de campagne a été difficile pour les candidats libéraux. Pas tous, car il y en a qui sont en sécurité, comme l'ancien gardien de but du Canadien, Ken Dryden, qui se présente dans York Centre, un comté qu'Art Eggleton avait remporté avec plus de 71 % des suffrages en 2000.
Mais ailleurs, la colère était palpable la semaine dernière. On grognait contre le budget provincial et ses hausses de taxes, le scandale des commandites, l'usure des libéraux après 10 ans de pouvoir. «Il y a une certaine déception, c'est indéniable, à l'endroit du gouvernement», convient M. Godfrey.
Des libéraux se plaignent aussi des divisions au sein du parti et du traitement cavalier réservé à Sheila Copps. L'Ontario est, avec la Colombie-Britannique, la province où les partisans de Paul Martin ont été les plus impitoyables à l'égard des pro-Chrétien et l'organisation s'en est ressentie, constate un des rares proches de M. Chrétien à ne pas avoir été écartés.
Du côté conservateur, on jubile. Un organisateur pour la région de Toronto confie sous le couvert de l'anonymat que «les choses vont beaucoup mieux qu'[il] ne s'y attendait» et que le budget McGuinty a grandement aidé. Il pense que ça va durer, même avec l'attention accrue portée au chef Stephen Harper et à ses politiques...
Les Canadiens estiment toujours que Paul Martin ferait le meilleur premier ministre mais, selon Ipsos-Reid, note ce conservateur, 67 % des Ontariens disent que le temps du changement est venu. Il évoque les élections provinciales de l'an dernier, qui ont conduit à la victoire des libéraux de Dalton McGuinty. «Lorsque [le premier ministre conservateur] Ernie Eves s'est lancé en campagne, les gens avaient plus confiance en lui qu'en Dalton McGuinty, mais 70 % des Ontariens disaient aussi vouloir du changement. On assiste au même phénomène sur la scène fédérale. Si ces chiffres ne changent pas, ce sera très difficile pour les libéraux et ils vont continuer à perdre du terrain», prédit-il.
John Godfrey et Tony Ianno n'en sont pas convaincus. Ils croient, ironie du sort, que le dernier sondage Ipsos-Reid fait réfléchir les électeurs. «Depuis mardi, les gens ont commencé à prendre Harper et les conservateurs au sérieux», note M. Godfrey. L'évocation d'un lien avec le Bloc québécois ou d'un gouvernement minoritaire libéral dépendant du NPD passe mal dans son comté. «Tant que les gens ont cru qu'ils pouvaient nous punir sans payer un prix exorbitant, ils étaient prêts à voter pour un autre parti. Mais maintenant qu'un gouvernement minoritaire, peut-être même conservateur, devient une possibilité, on observe un mouvement de recul», dit-il.
M. Godfrey note aussi que les intentions de M. Harper en matière d'avortement, de bilinguisme et de mariages gais inquiètent et semblent vouloir jouer en faveur des libéraux, surtout auprès des conservateurs socialement progressistes et des femmes.
Les électeurs ontariens sont actuellement très susceptibles. Environ la moitié se disent prêts à changer d'idée. Dans ce contexte, difficile de prédire comment la bataille se terminera, mais les libéraux restent inquiets.
Un conseiller libéral avouait craindre le pire cette semaine car le PC a atteint un niveau d'appuis critique, selon lui. À son avis, il suffirait d'un ou deux points de plus pour faire basculer environ la moitié des sièges vers les conservateurs. Dès le début de la campagne, les libéraux avouaient s'attendre à perdre une vingtaine de sièges aux mains des conservateurs. Ce serait un minimum, selon les sondeurs, mais personne n'a encore parlé d'un nombre supérieur à une trentaine. Quant au NPD, tout dépend de la concentration de son vote. Les sondeurs ne s'entendent pas, leur prédiction allant de 5 à 15 sièges, tous dans des comtés urbains.
Le défi pour les libéraux, croit un des leurs, est d'arrêter le pendule pour le ramener vers le centre. Leurs espoirs secrets: que les conservateurs aient atteint le sommet trop tôt et que l'attention nouvelle dont ils font l'objet amène les gens à reconsidérer leur choix en faveur du PLC.
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