Le Canada Martin
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Des quatre plateformes électorales présentées par le Parti libéral du Canada en dix ans, Aller droit devant publiée hier est celle qui trace avec le plus de simplicité, mais combien de cynisme, le profil de la fédération projeté par ce parti. Le pays dont rêvaient Pierre-E. Trudeau et Jean Chrétien, voilà que Paul Martin voudrait le réaliser en douce grâce à l'énorme capacité fiscale dont dispose Ottawa.
En voulant corriger l'affront pour permettre au Québec d'adhérer à cette constitution en lui reconnaissant un statut minimal de société distincte, le conservateur Brian Mulroney s'est heurté à l'opposition organisée des héritiers de Pierre Trudeau, dont Jean Chrétien, ce mal-aimé qui deviendra premier ministre à son tour quelques années plus tard. Tout au long de ses dix années à la tête du pays, M. Chrétien marchera avec obstination sur les traces de son mentor, mais la conjoncture économique désastreuse et une nouvelle flambée du nationalisme québécois retarderont d'une décennie le moment de poursuivre ce grand projet de Canada. Un Canada dans lequel Ottawa assumerait le leadership dans tous les secteurs stratégiques, de l'éducation à la sécurité du revenu en passant par le commerce et les municipalités, comme l'avait suggéré la Commission Macdonald sur l'unité économique, en 1985, laquelle commission avait en revanche eu le mérite de reconnaître pour le Québec la possibilité d'exercer un droit de veto et, au besoin, de se retirer de tout programme national qui ne répondrait pas à ses besoins.
Après être sorti de la crise des finances publiques et avoir fait taire temporairement les nationalistes Québécois, vers la fin de sa carrière, Jean Chrétien s'est remis à la tâche de doter le pays d'un gouvernement central fort, maître d'oeuvre des politiques qui définiraient la «nation canadienne». D'abord de façon timide par la création de fonds spéciaux dédiés, puis par l'introduction progressive de normes nationales en santé.
Chrétien parti, voilà que c'est au tour de Paul Martin de poursuivre le travail. Sobre et sans surprise, la plateforme électorale qu'il a présentée hier constitue pourtant l'ébauche d'un plan plus ambitieux qui consacre le rôle déterminant du gouvernement central dans la fédération. À l'exception de la défense et de l'environnement, tous les engagements du PLQ convergent vers un renforcement du pouvoir central selon une conception du Canada qui place le Québec -- comme les autres provinces -- au rang de simples exécutants du grand projet «national». À l'ère Martin, il est devenu inutile de parler de société distincte ou de constitution: il suffit de sortir le carnet de chèques! Ainsi, des 26 milliards promis d'ici 2009, 20 iront à des «programmes nationaux» qui relèvent pourtant de la compétence des provinces. Et la beauté de la chose, c'est qu'en s'engageant à dépenser autant, on élimine tous les excédents budgétaires prévisibles et du coup, les revendications des provinces en matière de déséquilibre fiscal.
Plus que jamais, le Parti libéral canadien est en train de sculpter pour des décennies ce Canada rêvé par Pierre Trudeau: un Canada centralisé, bâti sur le modèle des grands États unitaires où les décisions stratégiques sont prises au centre et leur mise en oeuvre confiée aux régions. Est-ce pour en arriver là que nous nous sommes tant débattus depuis trente ans?
jrsansfacon@ledevoir.ca
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