Les Premières Nations ne veulent plus de Chagnon
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Québec -- Les communautés autochtones du Québec réclament la tête du ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, et mettent en doute la volonté du gouvernement Charest d'entretenir des relations harmonieuses avec elles.
Or Jean Charest a réitéré sa confiance en son ministre de la Sécurité publique, qui s'est dit quant à lui «désolé» si ses propos sur les communautés autochtones, dont celle de Kanesatake, ont blessé les Premières Nations.
«Accepter les excuses, c'est une chose, mais trouver l'assurance que ce sont des choses qui ne se répéteront pas dans l'avenir, c'est autre chose. Les propos de M. Chagnon, nous les jugeons inacceptables, inappropriés, injustifiés», a affirmé Ghislain Picard en conférence de presse hier.
Le ministre Jacques Chagnon a affirmé que Kanesatake est une «communauté beaucoup plus violente que le restant de la société». «Il passe une corneille, t’es pas content, tu sors ton .12, tu tires la corneille. On voit pas ça ailleurs», avait-il dit en entrevue au Journal de Montréal. En Chambre mardi, le ministre en a remis et avancé que les communautés autochtones connaissent des taux de criminalité plus élevés parce que leur population est composée principalement de jeunes âgés de moins de 25 ans. «En deux mots, c’est pas mal plus facile d’administrer un centre d’accueil que d’administrer une polyvalente. Et on a devant nous des gens qui sont, évidemment, plus portés à avoir des attitudes moins civiles», a-t-il affirmé.
Ces déclarations représentent autant de raisons aux yeux des communautés autochtones pour réclamer la démission du ministre. «Pour moi, embarrasser le gouvernement comme M. Chagnon l’a fait demande un geste honorable qui serait de se retirer», a lancé Ghislain Picard.
«On a devant nous une personne qui détient des fonctions importantes et qui doit montrer un minimum de respect envers la société québécoise mais aussi les sociétés avec lesquelles le gouvernement québécois doit transiger, dont les Premières Nations», a-t-il ajouté.
Ghislain Picard estime que les propos de M. Chagnon mettent en doute la volonté exprimée par Jean Charest le 17 juin 2003, lorsqu’il a signé avec l’APNQL l’«Engagement politique mutuel», qui prévoit de «développer et maintenir des relations harmonieuses et respectueuses». «D’un côté, on signe un document où on dit qu’on est prêt à agir respectueusement, mais de l’autre, on se permet des écarts de langage et des dérapages. C’est quelque chose d’inacceptable», a-t-il lancé.
D’après le chef régional de l’APNQL, les propos du ministre risquent d’alimenter les préjugés à l’égard des autochtones. «Le phénomène de la violence dans nos communautés est un phénomène que nous ne nions pas», a-t-il noté, soulignant le taux de suicide élevé dans les communautés autochtones. Selon lui, la violence a de multiples visages et peut s’expliquer par les conditions sociales et économiques qui prévalent dans les communautés.
Les réactions de l’APNQL font écho à celles exprimées mardi part le grand chef James Gabriel et les chefs dissidents de Kanesatake.
Ghislain Picard exhorte le premier ministre Jean Charest à s’intéresser davantage au dossier de Kanesatake et aux relations avec les autochtones. «Les commentaires de M. Chagnon indiquent qu’il y a un besoin sérieux de revoir l’attitude du gouvernement dans son ensemble», a-t-il expliqué.
Charest tourne la page
Le premier ministre a toutefois tourné la page sur l’incident provoqué par Jacques Chagnon. «Le ministre a eu l’occasion de dire qu’il aurait souhaité peut-être s’exprimer différemment. Ça va faire 20 ans que je suis élu. Il m’est arrivé en 20 ans de dire des choses que j’aurais voulu dire différemment. La même chose est sans doute arrivée au chef de l’opposition officielle. Quand ça arrive, on corrige le tir. Et quant à moi, l’affaire est close», a affirmé Jean Charest en Chambre.
Le premier ministre a précisé que «le dossier de Kanesatake n’est pas un dossier facile» et qu’«il faut faire preuve de doigté et de patience» face à des problèmes qui «ne se règlent pas du jour au lendemain».
Jacques Chagnon a quant à lui exprimé des regrets. «Si j’ai blessé ou vexé certaines personnes, j’en suis profondément désolé. Je n’ai pas voulu insulter personne, d’autant plus que j’ai beaucoup de respect pour les communautés autochtones», a-t-il dit. Interrogé sur sa capacité de résoudre la crise à Kanesatake, le ministre a déclaré qu’il «compte assumer [sa] tâche dans le meilleur intérêt du Québec».
En début de soirée, Jacques Chagnon a ignoré les journalistes qui lui demandaient de réagir aux déclarations de Ghislain Picard.
Ce n’est pas la première fois que l’APNQL dénonce Jacques Chagnon. En janvier dernier, Ghislain Picard avait déploré l’attitude du ministre de la Sécurité publique dans sa gestion de la crise à Kanesatake. L’APNQL lui reprochait alors d’avoir négocié avec des Mohawks dissidents pour libérer une soixantaine de policiers autochtones qui étaient séquestrés dans le poste de police de Kanesatake. Le chef de Betsiamites, Raphaël Picard, avait même comparé l’attitude du ministre à celle de la CIA en Amérique du Sud pendant les années 70 et 80, «quand on essayait de renverser des gouvernements légitimement élus».
Poursuites contre Ottawa et Québec
Le gouvernement Charest ne semble pas au bout de ses peines dans la crise à Kanesatake. Selon la radio de Radio-Canada, des résidants de la communauté autochtone envisagent de déposer une poursuite criminelle contre Ottawa et Québec et les accuser de négligence criminelle, d’intimidation et de complot pour restreindre le commerce puisqu’ils n’assurent pas des services de sécurité adéquats sur le territoire. Selon l’Alliance autochtone de la région d’Oka, des moyens légaux sont en effet envisagés afin de forcer Ottawa et Québec à intervenir pour ramener la paix à Kanesatake.
Cleary met Duceppe dans l’embarras
D’autres propos ayant trait à Kanesatake ont provoqué des remous, cette fois dans la campagne électorale fédérale. Le candidat bloquiste Bernard Cleary, lui-même autochtone, a affirmé que le gouvernement fédéral, qui «n’a jamais fait sa job dans le dossier», devrait «envoyer l’armée» à Kanesatake s’il le juge nécessaire. «Le gouvernement fédéral doit prendre ses responsabilités jusque-là», a-t-il lancé, pour ensuite nuancer ses propos et dire qu’Ottawa doit intervenir devant l’incapacité de Québec de régler la crise. Embarrassé par les déclarations de son candidat, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a précisé qu’il appartenait au grand chef James Gabriel d’identifier le type d’aide dont sa communauté a besoin.
Selon Ghislain Picard, «envoyer l’armée ne contribuerait pas à régler la situation à Kanesatake. Ça peut contribuer à envenimer davantage les relations entre l’État québécois et les nations autochtones. À ce moment-ci, ce n’est pas une hypothèse que j’envisagerais».
Invité à commenter le dossier, le ministre fédéral Denis Coderre s’est montré prudent hier soir en marge d’une assemblée partisane tenue dans la circonscription de Saint-Léonard-Saint-Michel. M. Coderre a souligné que c’est une question d’ordre et de sécurité qui relève «pour l’instant d’opérations policières». Au sujet de la déclaration de M. Cleary, Denis Coderre a été tranchant: «C’est un manque de respect. [...] C’est nier la notion même de nation. Pourquoi envoyer l’armée tout de suite? On sait qu’on doit éviter une autre crise comme en 1990», a-t-il fait valoir.
Avec la collaboration de Kathleen Lévesque

