Besoin de bed-in
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Les droits humains sont «sacrifiés» au nom de la sécurité, dénonce Amnesty International

Photo: Jacques Nadeau
La dérive qui se dessine à l'échelle mondiale depuis les attentats du 11 septembre 2001 a la forme d'un cercle vicieux où terroristes et politiques antiterroristes se trouvent dans les faits à se nourrir les uns les autres, fait valoir l'organisation internationale de défense des droits de la personne. Pour Amnesty, rien évidemment ne justifie le meurtre de civils et les actes commis par al-Qaïda, les FARC en Colombie ou le Hamas en Israël. Mais le drame est d'autant plus grand que la réponse antiterroriste des gouvernements passe par la déliquescence du respect du droit.
Du scandale des sévices à Abou Ghraïb à la décapitation de Nick Berg, disait hier M. Frenette en conférence de presse, «il y a perte du sens moral» dans un contexte où «la force prend de plus en plus le pas sur le droit».
De Londres, siège de l'AI, la secrétaire générale de l'organisation, Irene Khan, a accusé les Américains d'avoir «sacrifié les droits humains» sous le couvert de leur «guerre contre le terrorisme». Mme Khan a ajouté: «La tendance à laquelle nous avons assisté et que nous avons vue se développer cette année est une mise à l'écart des droits de l'homme, aussi bien pour des raisons idéologiques par des groupes armés que pour des raisons de sécurité par des gouvernements.» En conséquence, a-t-elle dit, les États-Unis, appliquant une logique tout à fait absurde, ont fait du monde un endroit nettement plus dangereux: «Il ne peut pas y avoir de sécurité durable sans respect des droits humains.»
Au nom de cette guerre, affirmait hier M. Frenette, «un grand nombre d'États s'en sont pris aux principes, aux valeurs et aux normes des droits humains», suivant l'exemple américain du Patriot Act. Ce qui a donné lieu à un télescopage de législations antiterroristes où les infractions font l'objet de définitions vagues, où il est permis d'emprisonner indéfiniment sans inculpation et où la détention au secret favorise «notoirement» la torture. Le rapport fait état de centaines de prisonniers provenant d'environ 40 pays, détenus sans inculpation en Irak, à Cuba et en Afghanistan.
Le Canada hypocrite
Le gouvernement canadien est loin d'échapper à cette dérive, lui dont le comportement est jugé paradoxal, pour ne pas dire hypocrite, par la section canadienne-française d'AI. Le cas du Canadien Maher Arar, expulsé par les États-Unis vers la Syrie en octobre 2002, est exemplaire d'une complaisance qui, espère M. Frenette, sera relevée pendant la campagne électorale fédérale qui s'amorce.
Les contradictions ne manquent pas, souligne AI: le Canada se dit défenseur du rôle des Nations unies mais appuie la détention des «combattants illégaux» à Guantánamo; il croit à la voie de la justice mais a adopté une loi antiterroriste (C-36) qui écorche la présomption d'innocence; il s'oppose à la torture mais continue de remettre aux forces américaines des personnes capturées en Afghanistan... «Nos droits se portent mal, de plus en plus mal, dit M. Frenette. Il y a lieu de talonner les politiciens et de leur poser des questions sur la problématique de la sécurité versus les droits humains.»
Sur plus de 450 pages, le rapport 2004 fait la description d'atteintes et de violations à l'échelle de la planète, région par région. Il signale que la lutte antiterroriste a «détourné l'attention de conflits persistants et oubliés qui, en Colombie, au Népal, en République démocratique du Congo, au Soudan et dans d'autres pays, donnent lieu aux pires atrocités». Quand elle ne sert pas en plus, comme aux Russes en Tchétchénie, de caution à une répression menée en toute impunité. Il qualifie de crimes de guerre certains gestes israéliens faits dans les territoires occupés. Il note que l'Asie a exécuté plus de personnes en 2003 que le reste du monde réuni. En Chine seulement, selon des chiffres conservateurs, plus de 2400 personnes ont été condamnées à mort ou exécutées l'année dernière. Le rapport dénonce aussi «les États qui ne se sont pas préoccupés des véritables armes de destruction massive que sont l'injustice et l'impunité, la pauvreté, la discrimination et le racisme, le commerce non réglementé d'armes légères [qui font 500 000 morts par année et face auquel le Canada est coupable de laxisme, a souligné M. Frenette], la violence contre les femmes et contre les enfants».
Un portrait mondial inquiétant face auquel, à défaut d'autre chose, il y aurait grand besoin de bed-in, se désolait non sans ironie la responsable des communications d'AI à Montréal, Anne Sainte-Marie -- en allusion, puisqu'il y a coïncidence, à l'exposition de photographies inédites que l'organisation a inaugurée hier à l'hôtel Fairmont Le Reine Elizabeth à l'occasion du 35e anniversaire du célèbre bed-in pour la paix de John Lennon et Yoko Ono à Montréal. «Trente-cinq ans plus tard, a dit Mme Sainte-Marie, il me semble évident que l'état du monde a empiré.»
Ce qui n'était pas hier l'avis du porte-parole de la Maison-Blanche, Scott McClellan, qui a «rejeté» les accusations d'Amnesty, rétorquant que «la guerre contre le terrorisme avait protégé les droits humains de quelque 25 millions de personnes en Afghanistan et de 25 millions de personnes en Irak. Les États-Unis sont en tête quand il s'agit de protéger les droits humains, et nous continuerons de l'être».
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Réaction à Scott McClellan - par Pierre Denault
Le jeudi 27 mai 2004 06:00

