Le choc de deux visions

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Manon Cornellier
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 mai 2004

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Photo: Jacques Nadeau

Le déclenchement des élections fédérales, les premières de Paul Martin à titre de chef, ne devait pas ressembler à cela. L'espèce de partie de roulette russe qui s'annonce n'a rien à voir avec ce qu'il prévoyait l'automne dernier, alors qu'il prenait sans danger la direction d'un parti au sommet des sondages.

Il savait que, si l'union de la droite se réalisait, il pourrait perdre des plumes en Ontario, mais son équipe et lui étaient confiants de récupérer leurs pertes partout ailleurs au pays et en particulier au Québec. Mais est arrivé le scandale des commandites et, trois mois plus tard, on évoque des scénarios de gouvernement minoritaire et le Québec reste, parmi toutes les provinces, celle qui résiste encore le plus aux efforts du premier ministre.

Pour Paul Martin, la pilule est amère. Il a toujours cru avoir la faveur des Québécois. Son entourage a même tenu pour acquis, avec raison pendant longtemps, qu'il était le mieux placé pour ramener les Québécois dans le giron libéral. Mais au rythme où vont les choses, il pourrait faire moins bien que Jean Chrétien, le politicien le plus diabolisé par les souverainistes.

D'après les sondages, la majorité libérale ne tiendrait qu'à un fil. Dans ce contexte, tous les comtés sont importants, peu importe où ils se trouvent. Selon ce qui se passera ailleurs, de grosses pertes au Québec ne signifieraient pas automatiquement un gouvernement minoritaire, mais elles représenteraient une défaite presque personnelle pour Paul Martin. Son souhait a toujours été d'avoir des appuis partout dans la province et non seulement dans les châteaux forts traditionnels de son parti. Il tient à avoir des fédéralistes de toutes tendances autour de lui, y compris des nationalistes.

L'ironie est qu'une piètre performance au Québec risquerait de nuire à cette diversité de représentation au sein de son caucus et de renforcer l'aile fédéraliste «pure et dure». Pour l'éviter, il a besoin de votes partout, d'où ses appels fervents des derniers jours.

Mais doit-il porter seul le blâme de la chute de popularité de son parti au Québec? Non, évidemment. Les fantômes libéraux ne sont pas tous les siens, mais il a sa part de responsabilité. Alors qu'il se démenait durant la course au leadership pour courtiser les gens de l'Ouest, il ne faisait pas les mêmes efforts pour raffermir ses liens avec les Québécois. Son organisation pour la course à la direction et pour cette campagne a toujours été divisée en deux, avec une équipe pour le Québec et une autre pour l'ensemble du pays. Les contacts entre les deux étaient réguliers mais, durant la course à la direction, il a fallu du temps avant qu'un Québécois soit à Ottawa de façon permanente.

Québécois lui-même, Paul Martin n'en a peut-être pas vu la nécessité, mais cela a nui au message d'ensemble et alimenté, dans son équipe, un manque de sensibilité à la réalité québécoise. Qu'il ait fallu que Jean Lapierre fasse une bataille pour faire comprendre que les élections ne pouvaient avoir lieu le lendemain des référendums sur les défusions l'illustre bien.

L'étoile brille toujours, mais elle a pâli. Selon le sondage Léger Marketing publié jeudi dans nos pages, 61 % des Québécois disent ne pas associer Paul Martin au changement. Au Québec comme ailleurs, il porte sur ses épaules le bilan des dix années de gouvernement libéral, avec ses réussites et ses bons coups, mais aussi son arrogance, ses échecs et ses scandales. Il lui revient de rétablir la confiance tout en démontrant que son «programme ambitieux» peut se traduire en projets concrets et non seulement, dans trop de cas, en formules ampoulées et creuses. La campagne sera fort utile à cet égard.

Paul Martin devra par ailleurs justifier cet appel aux urnes un an et demi avant la fin légale du mandat libéral. Ce sera la troisième fois en sept ans que les libéraux mettront fin avant le temps à un mandat majoritaire. En 1997 et en 2000, il n'y avait aucune urgence, sauf celle de Jean Chrétien de prendre ses adversaires de vitesse. Paul Martin, lui, a longtemps dit vouloir obtenir un mandat pour mettre en oeuvre son propre programme.

À l'entendre jeudi soir, lors de son assemblée d'investiture, on avait plutôt une impression de continuité. Il a évoqué le choc de deux visions et la défense des valeurs canadiennes. Si tel est le mandat qu'il recherche, il aurait pu continuer à gouverner puisque c'est exactement les mêmes raisons qu'invoquait M. Chrétien pour déclencher les élections en 2000.

Si Paul Martin va en élections maintenant, c'est parce qu'il avait tout planifié en fonction de cet échéancier. Avec un cabinet de transition aux compétences inégales, un programme maigre en projets à court terme, un personnel versé dans l'organisation politique mais peu doué pour la gestion gouvernementale. Pour tout remettre sur les rails, il a besoin de repartir à neuf.

Les sondages d'avant le scandale des commandites avaient tout pour le conforter dans son plan. Ceux qui ont suivi l'ont secoué, mais il était pris dans un scénario tricoté trop serré, incapable de reculer malgré les immenses risques que lui fera courir cette campagne.

Le plus triste est que, pour sauver sa peau, il ait oublié sa promesse de faire la politique différemment. Il s'est livré à des nominations partisanes afin de libérer des comtés pour ses candidats mais a refusé d'intervenir pour aider d'anciens collègues, comme Sheila Copps. Ses députés, ses ministres et lui ont profité des fonds publics pour multiplier les annonces dans tout le pays. Seulement jeudi, il y en a eu plus de 20 totalisant près de 300 millions.

Contrairement à Jean Chrétien, Paul Martin ne fait plus face à une opposition conservatrice divisée, un NPD chancelant et un Bloc à bout de souffle. Chacun l'attaque sur un front et en des lieux différents. Les organisateurs du PLC, à Ottawa, ne cachent pas que les conservateurs sont leur véritable ennemi et que s'ils tiennent compte du NPD, c'est pour lui ravir des votes qui les aideront à battre les conservateurs. La traditionnelle course à trois, qui a toujours caractérisé le Canada anglais avant la formation du Reform en 1993, a repris ses droits.

Au Québec, il en va autrement. On se bat à deux. Le Bloc reste solide et ce ne sont pas les arguments anti-Harper qui l'ébranleront le plus. Le scandale des commandites, qui lui a donné un second souffle, est pour l'instant au coeur du débat. Un des espoirs du camp Martin est que cet enjeu ne suffise pas à nourrir une campagne de 36 jours.


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