Où est passé le programme québécois de lutte contre les changements climatiques? - Suroît : un débat révélateur

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du samedi 22 et du dimanche 23 mai 2004

Mots clés :

La centrale thermique ne résoudrait pas le problème de déficit énergétique

La conjonction de ventes soutenues et d'années récentes de faible hydraulicité rapproche Hydro-Québec du jour où elle pourrait devoir puiser dans sa réserve.

Les audiences de la Régie de l'énergie sur le projet de centrale thermique du Suroît et les solutions de remplacement ont non seulement permis d'actualiser le dossier des énergies vertes au Québec, elles ont aussi valu à leur public relativement sélect des découvertes de taille, comme la disparition, imprévue de tous, du programme québécois de lutte contre les changements climatiques.

En effet, contre toute logique, le décret autorisant le Suroît, adopté le 17 décembre dernier, ne faisait aucune référence au programme québécois de lutte contre les changements climatiques. Il se contentait de préciser qu'Hydro-Québec assumera toutes les obligations découlant de la mise en application du Plan canadien de réduction des gaz à effet de serre (GES). L'omission était d'autant plus surprenante que dans son rapport sur le Suroît, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) avait affirmé que ce projet ne devait pas être approuvé parce que sa conformité au programme québécois de réduction des GES n'avait pas été démontrée. Tout se passe, selon le décret, comme si Québec avait sous-traité son programme de réduction au gouvernement fédéral.

Au cours de ces audiences qui ont pris fin jeudi, Hydro-Québec n'a pas une seule fois fait référence à un quelconque plan québécois de lutte contre les changements climatiques. Tout se passe comme si le leader canadien dans le dossier des changements climatiques, le Québec, avait soudainement disparu de la carte. La chose est d'ailleurs officieusement confirmée du côté fédéral, où on se désole de voir que le Québec non seulement n'est plus en tête du peloton des provinces mais n'a plus l'ombre d'un plan de lutte pour garder son avance historique dans le dossier.

Une politique rentable

L'audience du Suroît a plutôt confirmé que Québec et sa première société d'État entendent gagner de l'argent avec la politique canadienne de réduction des gaz à effet de serre, ce qui confirme la faille principale du plan canadien, que dénonçait l'ancien ministre de l'Environnement du Québec, André Boisclair. En effet, Ottawa n'entend pas ramener les émissions des producteurs thermiques aux niveaux de 1990, selon l'esprit de Kyoto. Il laisserait plutôt ce secteur clé accroître ses émissions d'ici 2010 en exigeant un ralentissement de 15 % en 2008. C'est ainsi que chaque producteur thermique d'électricité recevra en 2008 des permis d'émissions basés sur la moyenne canadienne d'émissions pour chaque mégawatt produit. Comme l'essentiel de l'électricité de source thermique provient de centrales au charbon et au mazout, Hydro-Québec recevra beaucoup plus de crédits pour chaque mégawatt thermique du Suroît que sa centrale au gaz n'en émettra. Résultat: Hydro-Québec aura un surplus de crédits qu'elle pourra vendre, à fort prix. Une «prime pour la destruction de la planète» qui horripile les écologistes.

Cette stratégie fédérale explique en partie l'intérêt que voit Hydro-Québec à augmenter d'ici 2010 les ventes de sa filiale Gaz Métropolitain avec les 800 MW du Suroît, les 500 MW de Bécancour, les 800 MW d'un éventuel programme de cogénération thermique et les 900 MW d'énergie thermique prévus entre 2008 et 2012. De quoi augmenter les ventes de Gaz Métro de 80 %, ce qui augmentera sensiblement la valeur des actions de Gaz Métro et les dividendes que ces ventes massives rapporteront au ministre des Finances du gouvernement qui approuvera ces divers projets.

Malgré ces incidences financières de premier ordre, les audiences du Suroît n'ont abordé qu'indirectement la question de la réduction des GES au Québec. Les audiences devaient principalement répondre à deux questions: le Québec a-t-il un besoin essentiel du Suroît et, si ce besoin est confirmé, la centrale thermique est-elle la meilleure solution?

Peu de groupes ont contesté les projections de la demande à court terme faites par Hydro-Québec, qui indiquent l'éventualité d'un certain déficit énergétique d'ici 2006-07. Mais il a été démontré hors de tout doute -- et reconnu par Hydro-Québec -- que le Suroît ne résout pas ce problème car la centrale ne pourra pas produire ses premiers mégawatts avant 2008. Or c'est à cette date que se pointeront les projets hydroélectriques en chantier, comme Grand-Mère, Toulnustouc, etc., avec de plus gros projets par la suite, comme la dérivation de la rivière Rupert et le harnachement de la rivière Romaine, projets qui pourraient bien faire l'objet d'une opposition musclée. Néanmoins, les audiences ont fait ressortir la production hydroélectrique comme une filière bien supérieure, sur le plan environnemental, aux mégawatts thermiques.

Discours changeant

Lancé en version «améliorée» en pleine vague de froid de janvier avec l'appel à tous visant à titiller le sentiment de pénurie appréhendée, le Suroît était formellement justifié, dans le décret d'autorisation, par les besoins internes du Québec en électricité. Mais le discours a changé lors des audiences. Hydro-Québec a commencé par révéler, juste avant les audiences, l'état précaire de ses réserves d'eau. Mais la preuve a été faite devant la Régie que les réserves d'Hydro-Québec respectaient strictement la norme des 64 TWh, qui permet de faire face à deux années consécutives de faible pluviométrie.

Cependant, si les réserves sont suffisantes et respectent les normes de sécurité, pourquoi alors lancer le Suroît? Pour avoir une «marge de manoeuvre», répond Hydro. Un coussin à usages multiples, pourrait-on dire.

Autrefois, les réserves d'Hydro-Québec étaient faites d'eau. Point à la ligne. Mais la lutte contre les déficits, amorcée au début des années 90, a rendu les ministres des Finances plus gourmands en dividendes chaque année. Hydro-Québec a donc vendu de plus en plus d'électricité sur le marché américain, au point où Québec a modifié ses structures en fonction des normes américaines pour accéder à ce marché déréglementé. Mais afin de puiser davantage dans ses réserves d'eau, Hydro-Québec a redéfini le concept de réserve pour y inclure l'électricité que peuvent lui fournir ses voisins au moyen des lignes construites à des fins d'exportation.

Cependant, la conjonction de ventes soutenues et d'années récentes de faible hydraulicité rapproche maintenant Hydro-Québec du jour où elle pourraitdevoir puiser dans sa réserve en important de l'électricité. Or qui dit importations dit grosse facture et diminution des dividendes pour le ministre des Finances. Acculée à cette extrémité, Hydro-Québec préférerait reconstituer ses réserves d'eau en fermant ses barrages pendant que le Suroît approvisionnerait le marché d'ici au lieu d'importer pendant un ou deux ans. Et quand les lignes ne servent pas à importer, elles redeviennent libres pour les exportations, ce qui remplacerait les factures par des chèques! Et c'est ce que permettrait justement l'importante production du Suroît.

Ou bien l'inclusion des importations dans la réserve formelle du Québec était une opération cosmétique, qui n'était pas aussi sécuritaire qu'Hydro-Québec l'a prétendu à l'époque, ou bien ce «coussin» de 960 MW n'est pas essentiel pour assurer la sécurité énergétique des Québécois... ou encore il l'est pour assurer primordialement le maintien des dividendes au ministre des Finances en assurant de confortables marges pour les exportations au prix de 25 ans de contamination atmosphérique et de contribution au réchauffement climatique. Voilà les questions préalables que les régisseurs devront trancher.

Les audiences qui viennent de se terminer auront aussi été celles de l'énergie éolienne, plus encore que celles qui avaient mené aux 1000 MW d'origine gaspésienne, qui prendront forme avec l'ouverture de l'appel d'offres en cours, le 15 juin. Aux audiences, ce dossier a cette fois-ci pris une dimension technique et politique. On ne parlait plus de faisabilité mais de choix entre des filières.

Les écologistes ont réussi un coup de maître, qui a modifié le cours des audiences, en mettant en commun leurs ressources financières pour commander le premier bilan indépendant du potentiel éolien du Québec. Or ce bilan situe autour de 100 000 MW le potentiel technique et économiquement accessible des vents forts au sud du 53e parallèle. Il va dans le même sens que le bilan que publiera en septembre Environnement Canada, qui établirait le potentiel théorique global du Québec à plus de quatre millions de MW! Cent fois la puissance actuellement disponible à Hydro-Québec! La qualité de l'expertise obtenue par les écologistes du côté américain en matière d'économies d'énergie a aussi mis en relief la faiblesse des politiques québécoises en la matière.

Il a même été mis en preuve que ce sont les mégawatts économisés, les «négawatts», qui, les premiers, pourraient être disponibles afin d'épauler l'effort de reconstitution des réserves d'Hydro-Québec. Et ce, pour deux fois moins cher, au moins.

La Régie se retrouve ici devant un dilemme majeur. Hydro-Québec affirme qu'elle doit d'abord retrouver son coussin, sa marge de manoeuvre, avec le Suroît pour absorber plus de mégawatts éoliens sur son réseau. Pour les écologistes, c'est le contraire: les économies d'énergie et le recours à l'éolien peuvent fournir à Hydro-Québec le confort qu'elle recherche. L'éolien permet en effet de remplir les barrages si on les ferme lorsque le vent souffle. Et on obtient à la fois puissance et énergie lorsqu'on utilise l'énergie ainsi stockée, ont démontré les experts.

De ce côté, la surprise est venue des promoteurs privés, qui ont offert à Hydro-Québec de lui livrer d'ici 2008, date prévue des livraisons du Suroît, les 1000 MW de la Gaspésie qui devaient être livrés sur neuf ans. Ils ont même proposé de lancer immédiatement une autre tranche de 1000 MW pour l'après-2008.

Les trois régisseurs peuvent permettre à Hydro-Québec et au gouvernement de sauver la face en recommandant de lancer le Suroît avec, en guise de prix de consolation pour les écologistes, une approche un peu plus musclée en efficacité énergétique et en éolien. Ou alors les régisseurs écarteront le Suroît et demanderont à Hydro de reconstituer ses réserves en appuyant désormais le développement énergétique sur les filières vertes et renouvelables avec l'audace et l'esprit d'innovation qui caractérisaient dans les années 70 ceux qui ont eu la vision d'investir massivement dans l'hydroélectricité alors qu'on n'avait au Québec ni le savoir-faire pour construire des complexes comme La Grande ni les lignes de transport capables de transporter l'électricité de la Manicouagan. Ce qui a mené Hydro à inventer les première lignes à 735 kV, une norme mondiale de nos jours.


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