Sans foi ni loi

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Serge Truffaut
Édition du vendredi 07 mai 2004

Mots clés : torture

Les sévices infligés aux prisonniers irakiens par des soldats américains découlent en droite ligne de la politique d'impunité décidée par le maître du Pentagone, Donald Rumsfeld. Point. En l'exonérant de tout blâme, en lui témoignant de nouveau sa confiance, le président Bush cautionne le «sans foi ni loi» cher à son secrétaire à la Défense.

À l'origine des horreurs commises par des militaires américains, il y a un homme. Il s'appelle Donald Rumsfeld. C'est lui qui, plus que quiconque, s'est démené pour que la troupe soit libre de faire tout ce qu'elle jugeait nécessaire pour obtenir des renseignements. Tout a commencé en janvier 2002, lorsque, après avoir emprisonné des centaines de talibans, s'est posée la question du sort de ces derniers. Au cours de ce mois, on se rappellera que le faucon d'entre les faucons américains avait jugé qu'aucun de ces prisonniers ne serait protégé par les droits contenus dans les conventions de Genève.

Cette décision mérite un arrêt prolongé. En se défaussant comme il l'a fait, le patron des armées s'est moqué de tous ces diplomates, dont bon nombre d'Américains, qui avaient apposé la signature de leur pays à des traités conçus et négociés afin que des droits soient reconnus et respectés. Qui plus est, en agissant comme il l'a fait, Rumsfeld a montré que son souci pour les balises ou les mécanismes mis en place par l'armée américaine depuis la guerre du Vietnam avait l'épaisseur d'un papier à cigarette.

On se souviendra qu'en ce mois de janvier 2002, Rumsfeld avait mis dans la poubelle tous les protocoles que son propre pays avait élaborés pour ce qui a trait au sort des prisonniers. C'est lui qui avait jugé qu'il n'était plus nécessaire d'observer le modus operandi afférent aux interrogatoires, que les détenus pouvaient être condamnés à l'isolement le plus complet aussi longtemps que désiré et qu'enfin les visites d'organisations humanitaires versées en la matière seraient écartées.

Ce modèle, si on ose dire, a été imposé d'abord en Afghanistan, puis à Guantánamo et enfin en Irak. Fortement encouragés à agir comme ils l'entendaient par le patron des patrons des armées, des soldats se sont donc délectés à humilier des centaines de prisonniers. Des centaines? Oui! Les photos obtenues d'abord par le réseau CBS, puis par le Washington Post, ne seraient que la pointe de l'iceberg. Selon le rapport rédigé par le général Antonio M. Taguba, obtenu par le New Yorker, les sévices dont témoignent les clichés étaient plus courant qu'on ne l'imagine.

Dans cette histoire, un fait troublant doit être relevé. Dans la prison d'Abou Ghraib, des soi-disant experts en interrogatoires étaient employés par des entreprises privées. Des compagnies auxquelles le Pentagone avait accordé une ribambelle de contrats divers. Jamais, dans l'histoire moderne, un gouvernement n'a autant privatisé la guerre que celui de Bush à la faveur du conflit irakien.

Aujourd'hui, Bush se dit ébranlé d'avoir eu vent de ce scandale par la voie médiatique. Il feint l'ignorance alors qu'il savait. Sachant que les jours de leur patron, Colin Powell, sont comptés, des bonzes du département d'État ne se gênent plus pour fournir des renseignements aux journaux. Ainsi, on sait qu'à plusieurs reprises au cours des récents mois, tant Powell que l'administrateur américain en Irak, Paul Bremer, ont demandé à la Maison-Blanche d'intervenir afin que les sévices dont ils avaient eu vent cessent au plus tôt. Mieux, cette requête a été formulée à plusieurs reprises par Powell en présence du président Bush et de Rumsfeld.

Homme sans foi ni loi, Rumsfeld s'avère la plus parfaite illustration de ce constat appartenant à Cicéron: «Au milieu des armes, les lois sont silencieuses.» Espérons que lors de sa comparution, aujourd'hui au Congrès, les sénateurs lui rappelleront que sa fonction n'est pas exempte d'éthique.


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