Suicide: l'échec québécois

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Isabelle Paré
Édition du mercredi 05 mai 2004

Mots clés : suicide

Au troisième rang mondial chez les hommes, le Québec voit encore grimper le taux de suicide

Même si le taux de suicide a chuté dans la plupart des pays industrialisés, le Québec connaît une montée inexorable et inquiétante des cas de suicide. Chez les hommes, ce taux a même bondi de plus de 60 % en 25 ans, hissant le Québec sur le podium des trois nations industrialisées les plus suicidaires.

Ce sombre constat est tiré des chiffres dévoilés hier par l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), au moment où s'ouvrait à Montréal le Congrès international sur la prévention du suicide, qui réunit plusieurs centaines de spécialistes et d'experts dans le domaine.

Ces données révèlent que le Québec n'a pas de quoi pavoiser en matière de prévention du suicide. De 1976 à 2001, le taux de suicide global au Québec est passé de 14,8 suicides par 100 000 habitants à 19,1, faisant des Québécois les Canadiens qui se suicident le plus. Mais, chez les hommes, ce taux a bondi de 19 à 30,7 suicides par 100 000 habitants, soit une hausse spectaculaire de 62 %, qui vaut aujourd'hui au Québec un taux de suicide masculin deux fois plus élevé que celui du reste du Canada. Bien que plus faible, le taux de suicide chez les Québécoises (7,7) surpasse aussi de loin celui qui est observé dans le reste du Canada (4,6).

Somme toute, 1334 Québécois se sont donné la mort en 2001, soit 1055 hommes et 279 femmes.

Le Québec: triste champion

Le Québec ne brille pas non plus dans les comparaisons internationales, se classant au troisième rang depuis 1998, parmi 20 pays industrialisés, pour le suicide masculin et au sixième rang pour le suicide féminin. De 1981 à 1998, les taux de suicide ont pourtant chuté de façon appréciable dans la plupart des pays scandinaves et de l'Europe, sauf en Espagne et en Irlande. Hors de l'Europe, la mortalité par suicide n'a augmenté qu'en Australie et en Nouvelle-Zélande.

«Au Québec, la progression est à la hausse, et cela, dans tous les groupes d'âge, même si elle est nettement plus marquée chez les hommes de 30 à 49 ans», a insisté hier Danielle Saint-Laurent, épidémiologiste à l'INSPQ.

Le taux de suicide québécois serait en effet tiré vers le haut par la surmortalité par suicide observée chez la génération des baby-boomers, et ce, depuis le début des années 1970. Avec le vieillissement de cette génération, on s'attend à observer une montée en flèche des taux de suicide chez les 65 ans ou plus au cours des prochaines décennies.

Mais, selon cette chercheuse, il faut aussi s'inquiéter de la surmortalité constatée chez les jeunes Québécois, qui est nettement plus élevée que celle d'autres pays industrialisés, à l'exception de la Finlande. Chez les jeunes filles de 15 à 19 ans, le taux de suicide a plus que doublé au cours de la dernière décennie, affirme-t-elle.

Pourquoi? Difficile à dire. Bien des facteurs culturels expliquent les différences entre les taux de suicide recensés dans divers pays. Chose certaine, les épidémiologistes soutiennent que les taux de suicide ont chuté dans certains pays où des efforts majeurs ont été déployés pour prendre en charge les personnes souffrant de problèmes psychologiques, notamment dans certains pays scandinaves ainsi qu'au Royaume-Uni et en Hongrie.

«Ils ont été très agressifs dans les traitements préventifs. Mais il est impossible de prouver le lien de cause à effet entre ces stratégies et la baisse des taux de suicide», soutient Danielle Saint-Laurent.

Au Québec, force est de constater que les efforts consacrés depuis 20 ans n'ont pas porté fruit, affirme cette chercheuse. Si rien n'est fait, le pire est à prévoir, ajoute Mme Saint-Laurent.

Ces chiffres viennent confirmer la thèse très controversée du Dr Diego de Leo, professeur à l'université de Brisbane et directeur de l'institut australien de la recherche et de la prévention du suicide, qui soutient que la plupart des grandes stratégies nationales de prévention adoptées dans le monde n'ont pas donné les effets escomptés.

Dans une étude publiée par le British Medical Journal au sujet de la fluctuation des taux de suicide survenue en Finlande, en Norvège, en Suède et en Australie après l'adoption de stratégies nationales de prévention du suicide, le Dr de Leo avance que les politiques de ce genre n'ont pas beaucoup d'influence sur les taux de suicide. «Il n'y a pas d'évidence que ces stratégies aient eu les résultats souhaités, soit l'objectif de réduction de 20 % qui avait été fixé. Il ne s'agit pas de dire que rien ne marche, mais il faut réévaluer nos programmes et trouver de nouvelles idées, a-t-il insisté. Les recettes utilisées sont simples, alors que ces problèmes sont complexes.»

Selon le Dr de Leo, les pays industrialisés ont péché en axant trop la prévention du suicide sur les problèmes psychologiques, privilégiant une approche médicalisée du suicide. «Nous sommes capables de traiter la dépression, mais pas le suicide. Si on ne vise que les patients psychologiquement à risque, on ne va nulle part, car 80 % des autres patients nous échappent», avance ce dernier.

Le professeur Brian Mishara, directeur du Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE) et président du comité scientifique du congrès, soutient qu'on ne doit pas pour autant parler «d'un échec» des programmes de prévention du suicide. «Je suis convaincu que certaines actions peuvent sauver des vies. C'est vrai qu'on a trop misé sur le traitement des maladies mentales et c'est certainement le cas au Québec. Mais il y a d'autres choses qu'on pourrait faire et qu'on ne fait pas», dit-il.

Parmi ces actions qui restent à entreprendre, le professeur Mishara cite notamment un meilleur suivi en clinique externe des patients hospitalisés pour des problèmes psychologiques, le contrôle de l'accès à certains médicaments en vente libre, la construction de barrières anti-saut sur certains ponts, ainsi qu'une meilleure autoréglementation des médias, dont les publications influencent grandement certains gestes suicidaires.

«Il n'y a pas une seule solution au problème du suicide, mais une multitude d'actions à poser pour sauver des vies. Par exemple, récemment, deux journaux ont fait état dans leurs pages de suicides dans le métro. Le lendemain, il y a eu trois autres suicides le même jour, alors qu'on n'en compte normalement qu'une dizaine par année», dit-il.


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