Génie de l'eau vive
Mots clés : surf
Le Québécois Corran Addison invente une planche de surf conçue pour la rivière

Photo: Jacques Nadeau
«Il y a seulement quelques personnes qui en font, même s'il y a de belles vagues pour cela partout dans le monde, explique l'ex-athlète olympique devenu designer. C'est que l'équipement n'était pas vraiment adapté pour les rivières. Il n'y avait pas de planche solide, qui flotte bien, facile à faire naviguer sur une vague. Ce qui existe, ce sont des planches jetables très légères et petites (pour une meilleure performance) ou des planches très longues adaptées aux vagues de 300 ou 400 mètres de large en mer.»
Or, dans les rivières, les premières s'avèrent dangereuses, se brisant facilement contre les roches qui pullulent à la surface de l'eau, tandis que les secondes se révèlent extrêmement difficiles à manoeuvrer dans les petites vagues de trois ou quatre mètres de largeur.
Corran Addison est bien placé pour le savoir puisque, depuis deux ans, à l'instar de quelques autres précurseurs, il a surfé sur de nombreuses rivières du monde équipé d'une planche de mer ordinaire, testant ses limites et ses atouts. Il a ainsi pu développer une planche de surf en plastique, relativement courte, résistante, avec laquelle il est plus facile de naviguer dans les courants complexes qui distinguent la rivière de l'océan.
Le jeune fou des eaux vives cherchait à augmenter la sécurité de l'embarcation (il défend d'ailleurs la réputation des kayakistes en matière de sécurité) et à réduire le danger lié à son utilisation. «Parce que la planche est en plastique, tu peux porter casque, gilet de sauvetage et palmes sans risquer de la briser.»
Ce nouveau jeu demeure réservé aux initiés de l'eau vive. Les quelques adeptes sont surtout des kayakistes en quête de nouvelles sensations fortes.
«Même les surfers professionnels ont eu la trouille de leur vie parce qu'ils ne sont pas habitués à la dynamique des vagues de rivière, indique le designer. Un kayakiste qui connaît cette dynamique trouvera ça amusant.»
Né en Afrique du Sud, il s'est installé au Québec il y a une dizaine d'années parce qu'on y trouve la meilleure vague de rivière au monde (!) sur les rapides de Lachine. «J'ai déménagé ici pour exploiter la vague, m'entraîner et développer mes nouveaux concepts que je n'aurais pas pu développer ailleurs dans le monde. Tous mes concurrents envoient leurs athlètes à Montréal pour tester leurs nouvelles embarcations parce qu'il n'y a rien de pareil nulle part ailleurs.»
C'est ici qu'il a fondé Riot, concepteur et fabricant de kayak désormais réputé dont il s'est récemment séparé pour explorer de nouveaux horizons. Homme d'affaires original, le «tripeux» de 35 ans a révolutionné le petit monde du kayak en eau vive en inventant le Fury (1994), puis le Hammer (1997). Ces modèles d'embarcation à coque plate munie de petites encavures (comme sur une balle de golf) ont fait naître la pratique du rodéo (surf sur place sur les vagues) en kayak.
«Jusqu'à il y a une dizaine d'années, l'activité de l'eau vive consistait surtout à descendre une rivière, explique Joël Doux, directeur du magazine français Canoë-Kayak. Il a fait partie de ceux qui ont transformé cette discipline, ce qui fait qu'aujourd'hui on pense autant à jouer avec cette rivière qu'à la descendre.»
C'est exactement ce que se dit Julie Dion, médaillée d'argent (1999) et d'or (2000) aux championnats mondiaux de kayak d'eau vive et nouvelle «recrue» de Corran Addison. «Je n'avais plus autant de défi en kayak, confie-t-elle. J'ai acheté une planche et je suis allée m'entraîner entre autres au Mexique.» Elle n'a pas encore suivi sa première leçon auprès du designer, mais prévoit déjà un niveau de difficulté plus élevé en rivière qu'en mer. «C'est totalement différent et beaucoup plus exigeant parce que tu dois nager davantage.»
Comme la kayakiste, d'autres admirent le flair de Corran Addison et sa capacité à toujours repousser les limites du design et de la technologie des embarcations. «C'est un innovateur», reconnaît Patrick Lévesque, coordonnateur technique de la Fédération québécoise de canoë-kayak d'eau vive qui estime à près de 5000 le nombres de pagayeurs au Québec. Le surf sur rivière, ça fait quelques années qu'il s'en fait sur des planches traditionnelles, mais c'est lui qui a apporté [cette activité] au Québec, et c'est un précurseur dans la mesure où il a créé une planche adaptée pour les vagues de rivières. Je pense que ça va s'adapter à tout le monde qui rêve de faire du surf et qui ne vit pas au bord de la mer. Mais c'est un concept qui va peut-être rester plus marginal.»
Corran Addison demeure lui aussi prudent quant aux développements futurs de son engin. Simple joujou ou future discipline olympique? «Il est un peu tôt pour en juger», estime celui qui invente avant tout pour le plaisir. «Quand tu fais toujours le même sport, de jour en jour, tu finis par t'ennuyer. Mais tu continues d'aimer l'environnement de la rivière, l'eau, les vagues. C'est une autre manière de s'amuser, une autre sensation. Je commence avec un design, et, si ça fonctionne bien, je vais en continuer le développement.»

