Portrait - Une paix pour bâtir Cris inc.
Mots clés : cris
Les leaders cris ont mis en marche un plan général de développement économique de leurs communautés

Photo: Le Devoir
Les principales instances cries et le grand conseil des Cris ont par ailleurs adopté un règlement en vertu duquel 15 % des fonds provenant de Québec doivent être, depuis le 1er avril dernier, mis de côté et investis dans le Fonds Waayapisinigan avec l'objectif d'en arriver en 2052 à un revenu durable, provenant des investissements, qui serait égal ou supérieur aux paiements du Québec. En somme, c'est la Caisse de dépôt des Cris.
Plan général
Mais il y a beaucoup plus que cela dans le plan général de développement économique envisagé par les Cris, qui ont mis en place des entités régionales de développement économique, dont la plus importante est le holding CREECO, fondé en 1982, qui chapeaute une compagnie de construction (sujet du portrait de samedi dernier), Air Creebec et Valpiro, celle-ci s'occupant du service au sol des activités aériennes.
Des investissements cris se font également par des communautés en particulier, notamment dans Kepa Transport, dont les propriétaires sont Chisasibi et Wenindji, deux localités situées sur les rives de la baie James et assez rapprochées des grandes centrales de la rivière La Grande. Cette compagnie de transport routier, incorporée en 1987, a son bureau principal à Val-d'Or et dessert les populations et chantiers de la Baie-James jusque dans les villes du Sud comme Montréal, Toronto et Kingston. Elle a plus de 80 employés permanents. Elle a aussi une filiale acquise en 1998, Transport Jacques Legault, avec une flotte de 15 tracteurs et 85 remorques, qui génère des revenus de 15 millions.
L'un des fleurons de Cris inc. est certainement Air Creebec, entreprise fondée en 1979, qui génère cette année des revenus de 35 millions et transporte 70 000 passagers. Dave Bertrand, son directeur général, confirme que la compagnie est rentable; celle-ci possède 10 appareils, dont un Dash 300 de 50 passagers et deux Dash 100 de 37 passagers; elle offre 78 départs par jour sur des vols partant des communautés cries et de grands centres comme Montréal et Toronto. Elle assure aussi des services de cargo. Elle compte 190 employés, dont 35 % sont autochtones; de plus, 37 % de ses pilotes sont autochtones. Air Creebec a une filiale, Valpiro, qui a pour spécialité la manutention des bagages pour le transport aérien.
Albert Diamond, qui est président d'Air Creebec depuis 1992, est également l'un des principaux leaders des Cris dans le domaine économique. En fait, l'élite économique des Cris comprend une vingtaine de personnes qui se partagent le travail de gérer les actifs que les Cris possèdent et cherchent à faire fructifier. L'un de ces leaders est Ted Moses, président du grand conseil des Cris. Il est aussi président de PetroNor, société créée en décembre dernier par la fusion de Distribution d'énergie crie et de Pétroles Besuum. Pétro-Canada, qui est associée aux Cris depuis 1988 pour la distribution de pétrole à la Baie-James, est le fournisseur exclusif de produits pétroliers à PetroNor sur ce territoire, en incluant Hydro-Québec et ses filiales. PetroNor, qui compte pour le moment 30 employés, envisage l'avenir avec confiance non seulement pour les profits générés par la vente des produits pétroliers, mais surtout en pensant aux possibilités de trouver des gisements de pétrole. Les Cris portent une très grande attention aux richesses du sous-sol, réserves minières comprises, de leur territoire, lequel couvre environ 90 000 kilomètres carrés.
Le tourisme est un autre secteur d'activités économiques qui suscite beaucoup d'intérêt chez les Cris. Depuis novembre dernier, les Cris ont ouvert un site Internet, «creetourism.ca», qui est une porte ouverte sur le monde pour montrer ce qui est déjà accessible. Pour la première fois cette année, explique Robin McGinley, représentante de l'Association touristique des Cris, les pourvoyeurs de sa région font systématiquement la tournée des Salons de chasse et de pêche à Montréal, à Washington, à Boston, à Québec et à Toronto. La même tournée sera refaite au cours des deux prochaines années, avant de porter l'offensive sur l'Europe, en insistant sur les produits culturels, qui sont du reste offerts depuis 10 ans et qui attirent les Européens.
Cette démarche globale s'appuie sur des entrepreneurs locaux qui préparent les infrastructures requises, comme celle de George Awashich, âgé de 28 ans, qui dirige une pourvoirie depuis quatre ans à Mistissini, dans des camps de prospecteurs. Il faut mentionner aussi l'Auberge Mistissini, nouvellement construite, qui compte 20 chambres, une salle à manger pouvant recevoir 80 personnes et conçue pour la tenue de réunions, où assurément les Cris ne manqueront pas d'aller pour discuter de leurs problèmes, défis et ambitions.
À long terme
«Même lorsque nous étions huit communautés isolées dont personne n'avait entendu parler, nous avions une vision à long terme de l'avenir», déclare Ted Moses. Les Cris ne sont toutefois pas très bavards sur leurs projets d'affaires. Toutefois, la Compagnie de construction et de développement et sa filiale dans le secteur de l'alimentation et de la conciergerie, avec des revenus de 100 millions, Air Creebec, avec 35 millions, et Kepa Transport, avec 15 millions, font en sorte que Cris inc. a un chiffre d'affaires global qui dépasse facilement les 150 millions, en incluant PetroNor et les activités touristiques. Avec le temps s'ajouteront d'autres sources de revenus en foresterie et possiblement aussi en mines et en ressources pétrolières; mais les Cris se préparent surtout à profiter de la reprise des grands travaux hydroélectriques à la Baie-James et ailleurs.
L'entente de la Paix des braves a prévu entre autres la création d'une Société de développement crie, qui sera «autonome et un organisme de développement moderne permettant d'appuyer le développement à long terme de chaque communauté, de créer une expertise crie en matière de développement économique et de gestion de fonds de développement, d'accélérer la création d'emplois et de faire des Cris des partenaires actifs au Québec».
Avant de mettre cette société en marche, il y a eu beaucoup de déblayage à faire, ne serait-ce que le fait de régler l'abandon des procédures judiciaires nombreuses intentées dans les années passées. Vraisemblablement, les Cris doivent aussi instaurer une plus grande cohésion dans l'organisation de leur contrôle et de leur gestion des actifs, qui deviendront de plus en plus importants avec les années.
Mais d'ores et déjà Cris inc. est une réalité qui fait sa marque dans les régions voisines de la Baie-James, particulièrement en Abitibi. Par exemple, Val-d'Or, avec une population de 32 000 habitants, bénéficie de retombées de dizaines de millions; certains parlent même de 50 millions. Air Creebec et Valpiro, PetroNor et CREECO y ont leurs bureaux principaux. Les familles cries s'y rendent pour les services de santé, pour y faire leurs courses ou pour y assister à des tournois de hockey auxquels leurs enfants participent. L'Université du Québec en Abitibi envisage d'y installer un pavillon des Premières Nations pour des cours spécialement destinés à cette clientèle. André Gilbert, maire suppléant de Val-d'Or, soutient que les Cris préfèrent venir dans sa ville plutôt qu'à Montréal parce qu'ils s'y sentent moins dépaysés. Et pour renforcer les liens de bon voisinage et d'affaires, un Secrétariat aux alliances économiques Nation crie et Abitibi-Témiscamingue a été mis sur pied. La deuxième réunion de cet organisme aura lieu prochainement pour parler de projets communs, et pas uniquement dans le domaine de l'économie.
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