«Maple Beaver Rockies»
Mots clés :
Ou de l'absolutisation du Canada comme prémices formelles à la dissolution inéluctable du Québec
Note: Texte définitif dont la version préliminaire fut publiée à la mi-mars chez «Vigile»
PRÉSENTATION : Consécutivement à un premier article publié dans Le Devoir du 17 février dernier («Le Canada de la Désespérance»: http://www.ledevoir.com/2004/02/17/47612.html?304), j'ai reçu quelques commentaires de collègues qui m'ont amenée à préciser ma réflexion. Pour l'essentiel ces remarques portent sur l'idée selon laquelle, en regard à la Question dite nationale, l'«option Canada» ne se révélerait pas plus «irrationnelle» que l'«option Québec». En complément, et outre l'opinion parue en http://www.cyberpresse.ca/opinions/reaction_2.php?idd=NTgwMDE2&id=MTIwMDM, je renvoie le lecteur aux riches sections cybernéennes de Vigile (http://www.vigile.net/auteurs/r/ryanc.html) et du Devoir (http://www.ledevoir.com/dossiers/351/articles.html) dévolues à Claude Ryan -- spécialement les textes de Mme Lise Bissonnette, de M. Michel Venne et de M. Jean Dunois. Suggestion adjuvante: «Le Dégoût du Canada» (http://www.ledevoir.com/dossiers/272/47361.html?272).
Stricto sensu, toutes sphères de l'existence confondues, les positions de base ne sont pas «justifiables» rationnellement. En ultime ressort, nous sommes renvoyés à des convictions et à des valeurs (familiales, sociétales, axiologiques, religieuses, philosophiques...) -- à des Weltanschauungen en un mot. Pour le dire à la manière de Husserl dans ses «Méditations cartésiennes» (sur ce point en synchronie avec la cogitation freudienne): «Ça pense bien avant que Je ne pense». Il n'y a pas transparence ou identité totale, ni surtout immédiate, entre moi et... moi. Nous sommes en quelque sorte constamment déphasés de nous-mêmes, toujours de quelque façon dans les eaux troubles de la schizophrénie («esprit fendu»). Ce qui soudainement dévoile un Soi-but consubstantiel et distinct à la fois d'un Soi-origine. Aussi la vie, enchaînera de suite le barde Vigneault («On met beaucoup de temps», 1971), est-elle ce long et tortueux voyage que l'on entreprend pour -- finalement -- «revenir apprendre qu'on s'en allait chez soi»[1]. La grande leçon en tout ceci réside dans le constat selon lequel la pensée -- comme tout le reste -- relève également du «pulsionnel». Or le «travail» de rationalité proprement dit (appropriation ou postconscience de ce fonds dans le fond) surgit à partir du moment où l'on interroge avec honnêteté ces positions-là -- cardinales, racinaires -- à la lumière (car il fait fort sombre en ces contrées) d'un maximum d'informations, de discussions, de débats et de réflexion.
Or si des éléments de cet enrichissement continu (car l'entreprise est sans fin: l'information et les arguments s'entassent sans cesse, le travail de compréhension et de réflexion se poursuit inlassablement) sont susceptibles d'entraîner une remise en question de nos convictions (en vertu de cette honnêteté intellectuelle même, clé de voûte de l'«intelligeance» des choses), et que par ailleurs on s'y refuse, c'est qu'il y a au passage des «noeuds» que l'on dédaigne affronter. Et dénouer. On opte alors, selon le cas, pour le contournement (éviter le problème, faire diversion, «noyer le poisson», etc.), la sophistique (fausses solutions présentées sous le couvert d'une maîtrise solide et articulée du dossier), voire la mauvaise foi (la fuite en avant de la sophistique, alors pleinement consciente de sa faiblesse de disputation mais qui répugne d'en assumer les conséquences), laquelle fuite s'entête à espérer, sur de désormais bancales assises, gagner tout de même l'assentiment du plus grand nombre par le biais, par exemple, de l'émotion, de la séduction du verbe ou de l'argument d'autorité.
( Je mettrai ici de côté l'«Hypothèse Dieu» [pour reprendre la formulation de M. Dunois dans «Les Béquilles intellectuelles de M. Ryan», en http://www.vigile.net/ds-actu/docs4/3-8.html#tljd], qui relève d'un ordre plus personnel. Laquelle peut cheminer d'elle-même, dans la mesure où elle n'entraîne personne dans son sillage contre la volonté des (non-) intéressé/es. Ce qui d'emblée ne saurait être le cas lorsqu'il s'agit d'idées franchement politiques. C'est pourquoi je m'en tiendrai céans à l'«Hypothèse Canada»)
DE LA RIGUEUR INTELLECTUELLE À L'ARRAISONNEMENT RELIGIEUX
Théoriquement, quant à la QQ (question québécoise), le «fédéralisme» constitue une thèse qui en vaut bien d'autres, et notamment celle du projet d'«Indépendance» du peuple québécois. Or si j'insiste sur l'aspect non rationnel de l'argumentaire de Claude Ryan, c'est qu'au fil du temps, des événements, de l'évolution de l'histoire nationale enfin (en particulier, et surtout, sous l'angle du contentieux Québec-Canada), il est resté imperméable à tout ce qui affaiblissait, démontait, invalidait, progressivement mais infailliblement, son idée du Québec «in» Canada. Comme si pour lui le pays du castor, de la feuille d'érable et des Rocheuses («Maple Beaver Rockies»?) restait indubitablement, envers et contre tout, une «fin en soi».
Vice fondamental. Au coeur d'une cogitation par ailleurs minutieuse, précise, impérieuse. En marge des préférences idéologiques, qui importent peu au stade initial de l'analyse, le ver se voit d'ores et déjà introduit dans la pomme. Si on me permet de me citer, je dirai que nous naviguons d'entrée de jeu dans les méandres funestes d'«une pensée libre dans un cadre aliéné [...car] au plan de la Question nationale, il faut bien admettre [en effet] qu'aucun recul du Québec -- jamais et en aucun temps -- ne se révélait suffisant à ses yeux pour revoir ou remettre en cause le lien fédératif avec le Canada. Ce qui, ce me semble, constitue non pas une position réfléchie, nuancée -- et rigoureuse -- mais bien une position doctrinale sinon doctrinaire.»
Le fossoyeur immanent à la méditation politique de Claude Ryan réside dans la saisie du Canada (si nous revenons à nouveau au verbe de M. Dunois) non comme une voie, une avenue, une hypothèse ou le choix d'une alternative (fût-il privilégié au départ), mais comme un «absolu». À ce stade, on quitte le réflexif pour «entrer en religion». Sans même en passer véritablement par le politique. On n'analyse pas, on ne réfléchit plus: on prêche, on pontifie, on exhorte. D'aucuns diraient: on évangélise. Encensoir à la main.
DU GOUPILLON À LA DÉMISSION (COLLECTIVE)
Un esprit à la fois éclairé et préoccupé sincèrement par l'avenir du Québec doit, en toute rigueur, examiner l'ensemble des hypothèses possibles en ce sens. Or non seulement M. Ryan a-t-il refusé «constitutivement» (d'office, a priori) d'aborder avec intelligence l'hypothèse de l'Indépendance, mais il a fini par s'embourber dans une vision Québec-Canada qui n'a plus aucune prise dans le réel de ces deux entités -- celle du Canada au premier chef (car en Québec il n'est pas totalement interdit de spéculer, il est vrai, qu'il eût pu parvenir à convaincre une majorité du bien-fondé de ses idées). Or comme le Canada ne s'est jamais montré ouvert à son «programme» (le «Livre beige» et ses suites) -- d'aucune manière et quel que soit le pouvoir ponctuel en place et/ou de la multiplicité des interlocuteurs, réels ou potentiels --, s'entêter à considérer qu'il n'y avait pas d'avenir vraiment honorable pour un Québec hors Canada signifiait, et signifie toujours d'ailleurs, se livrer pieds et poings liés à cette instance canadienne tout en un juge «et» partie (ou, si l'on veut, arbitraire parce que joueur et arbitre).
L'argumentation de Claude Ryan est demeurée foncièrement prisonnière du Canada, quelle que soit la réponse de celui-ci aux besoins, réclamations et aspirations québécois. Une dialectique conceptuelle embringuée en pareille logique -- et le Canada (des Pierre Elliott Trudeau et Marc Lalonde aux Jean Chrétien et Stéphane Dion par détour, quoique moins brutal, des Brian Mulroney) l'a de tout temps fort bien compris -- ne pouvait donner sur nul autre résultat que l'intransigeance indiscutable, dogmatique, péremptoire, cassante même (et «impérialiste», pour tout dire) de l'interlocuteur canadien. Pourquoi celui-ci s'interdirait-il l'utilisation de la massue, en effet, si on la lui met nous-mêmes dans la main...?
En faisant du Canada un «absolu», Ryan condamnait dans l'oeuf le Québec à la banalisation, à l'insignifiance, à l'aliénation progressive, irréversible. Voire à la disparition. Or c'est bien -- «logiquement», puis fatalement -- ce qui se produit depuis une quinzaine d'années: 1990 (répudiation de l'accord du lac Meech), 1991 (Commission Bélanger-Campeau, Loi 150, Rapport Allaire ...en vain), 1992 (référendum pancanadien sur les accords invraisemblables de Charlottetown: échec complet), 1993 (mainmise du PLC et de Jean Chrétien sur le pouvoir fédéral) et... 1995 (référendum québécois sur la Souveraineté échappé par un cheveu; recul inexorable du Québec sur tous les fronts depuis lors, stigmatisé par la Loi C-20 parrainée par l'ex-ministre Stéphane Dion et digne, au demeurant, d'un régime autoritaire). L'arrivée du premier ministre fédéral Paul Martin (décembre 2003, et jusque-là influent ministre des Finances deux mandats et demi durant: «Vade Retro Mister Martin!», en http://www.lequebecois.org/CourrierLecteurs.aspx?id=125&page=0) ne modifie pas d'un iota le climat général et moins encore cette puissante lame de fond (cf. entre autres le Discours du trône du 2 février dernier et les camouflets répétés -- rappels récents: http://www.vigile.net/ds-actu/docs4/3-16.html#lpvm ou http://ledevoir.com/2004/03/18/50083.html, sans compter les «manières» du budget du 23 mars -- à l'endroit des premiers ministres des États de la Fédération par le ministre fédéral des Finances en titre, Ralph Goodale).[2]
RATIONALITÉ ET RATIONALISATION
Certes, le fédéralisme canadien n'est pas une idée moins rationnelle que l'Indépendance du Québec. En revanche, l'«a-rationalité» ryanesque s'emballe à partir du moment où son hypothèse privilégiée nie tout ce qui la nie sans jamais envisager d'alternatives. Ainsi, la pensée politique du chef du NON de 1980 fut contrée aussi bien: 1) par la volonté claire et les faits butés de la politique canadienne, que 2) par les implications méthodiques de cette présupposition radicale de «l'idée du Québec comme entité indéfectible du Canada». Claude Ryan s'est à toutes fins utiles empoisonné avec l'encre cyane de sa propre plume fontaine.
Et dans les faits, et compte tenu qu'il ne s'agissait pas d'un sot, on en conviendra aisément, il ne lui restait bien souvent que la sophistique (et même la mauvaise foi, il ne faut pas craindre de le signaler) -- surtout depuis l'échec de la «Mésentente» du lac Meech -- comme argumentaire à un projet impuissant à franchir le mur de la Réalité. Dès lors, «par entêtement sinon par amaurose», comme déjà dit, M. Ryan est passé explicitement d'un honnête travail de rationalité à un douteux travail de rationalisation. Il ne s'agissait plus pour lui d'explorer au maximum une idée, mais de la justifier à tout prix contre vents et marées. C'est ce que pour ma part je nomme une pensée-pensement qui, pour reprendre la formule du Hegel de la «Phénoménologie de l'Esprit», n'ose «regarder le négatif en face / dem Negativen ins Angesicht schaut»...[3]
Une hypothèse recevable au départ s'est métamorphosée graduellement en un absolu catégorique. Cheminement qui d'évidence s'oppose diamétralement à cette présumée rigueur à laquelle, m'est d'avis, on associe par trop rapidement l'ex-directeur du «Devoir». Car enfin, par-delà un certain art de la casuistique se voit nécessité tôt ou tard un véritable contenu qui tienne la route. Or ce contenu, on l'attend toujours. Un toujours qui exhale désormais des odeurs d'éternité.
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Si le Canada s'avère en quelque manière un «absolu», c'est dans le caractère non négociable du désaveu de la personnalité québécoise qu'il se loge. Une absoluité, pour ce qui me concerne, qui se rapproche de l'égarement militaire de type bushien plus que de l'absolu métaphysique de type platonicien ou hégélien...
17 avril 2004
[1] Et quelle superbe répercussion filiale, sinon percussion en ré, dans le poignant «Escalier» de Paul Piché, quelque dix ans plus tard: «[...] Quand ceux qu'on aime veulent pas marcher / J'les ai boudés, y ont pas mordu / J'les ai quittés, y ont pas bougé / J'me sus fait peur, j'me sus tordu / Quand j'ai compris ben chu r'venu / Quand j'ai compris que j'faisais / Un très très grand détour / Pour aboutir seul dans un escalier...». Dans la même veine -- du Soi au Soi -- Albert Jacquard écrivait récemment (Tentatives de lucidité, Stock, 2004) que l'Homme pourrait se définir comme suit: «un individu réalisé par la nature, semblable à tous les êtres vivants, mais qui a le pouvoir de se métamorphoser en une personne consciente, à condition [c'est moi qui souligne] d'être tiré hors de lui-même, d'être éduqué.» Sous l'angle spécifiquement philosophique («L'Être-Autre constitutif du Même»), je renverrai au pénétrant «Aimer Penser Mourir» de Jean-Luc Gouin (voir: http://pages.globetrotter.net/desgros/livres/gouin.html).
[2] Concernant cette logique infernale fort bien huilée de la canadienneté, il faut lire la toute chaude «Chronique de l'enfermement. Écrits sur la minorisation du Québec» de Robert Laplante, directeur de la revue «L'Action nationale» (présentation de l'ouvrage en http://www.action-nationale.qc.ca/04-1/rl.html).
[3] À quoi en dernière analyse j'opposerais la repartie que l'on a déjà rétorquée à un intellectuel québécois de «texture» analogue, soit Jocelyn Létourneau: «Je dis qu'il faut -- également -- une argumentation intellectuellement crédible pour... ne pas être souverainiste.» (cf. http://www.vigile.net/auteurs/l/letourneauj.html). Pour l'anecdote, je préciserai que selon certains lexicographes le vocable «pensement» serait devenu «pansement» à compter de 1763 très exactement -- millésime de la signature du «Traité de Paris», qui devait consacrer officiellement l'abandon de la Nouvelle-France aux mains des Anglais. Comme quoi, il est de ces blessures qui ne se cicatrisent point à simple renfort de cataplasmes.
Vos réactions
Quelle texte supra-dense ! - par Göglesearch : Stringturninginternational (string.turning@hotmail.de)
Le dimanche 15 février 2009 05:00
Lieux peu communs - par Laure Gardenelle
Le lundi 19 avril 2004 16:00

