Irak: Londres inquiet
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«C'est la situation la plus sérieuse à laquelle nous ayons dû faire face»

Photo: Agence Reuters
«Je ne veux pas minimiser les problèmes que nous affrontons, ils sont sérieux, mais il faut les replacer dans le contexte d'un Irak maintenu par Saddam Hussein sous le règne de la terreur», a ajouté le ministre britannique.
Aussi préoccupante que soit la situation, les entretiens du 16 avril prévus entre le premier ministre britannique et le président américain ne sont pas à assimiler à «une réunion de crise», selon Downing Street, rappelant qu'une visite était prévue au cours la première moitié de 2004.
MM. Blair et Bush se parlent régulièrement au téléphone mais ne se sont pas rencontrés depuis novembre 2003, lors de la visite d'État du président américain en Grande-Bretagne. Celle-ci avait été marquée par d'importantes manifestations hostiles à la guerre et à la politique de Washington.
L'engagement de la Grande-Bretagne aux côtés des États-Unis en Irak -- où Londres compte 8700 militaires -- suscite dans l'opinion une incompréhension croissante, encore renforcée par les dramatiques événements des derniers jours.
Une large partie de la presse et d'anciens compagnons de route travaillistes du premier ministre dénoncent quotidiennement le «suivisme» de Tony Blair vis-à-vis de George W. Bush.
Hier, des députés de l'aile gauche du Labour ont demandé que le Parlement, actuellement en vacances, soit rappelé dès lundi.
«Les images à la télévision, les prises d'otages et d'autres développements sont tellement graves, notamment pour les troupes britanniques, que la Chambre des communes devrait avoir son mot à dire avant que le premier ministre ne s'envole pour Washington», a affirmé le doyen de la Chambre des communes, Tam Dalyell.
Même aux Bermudes, où il a retrouvé jeudi sa femme Cherie pour des vacances, M. Blair a été rattrapé par l'Irak et des manifestants antiguerre l'ont hué à sa descente d'avion, selon l'agence britannique Press Association.
En vacances de Pâques dans son ranch de Crawford (Texas), George W. Bush a réaffirmé hier sa détermination à vaincre les milices chiites irakiennes et à rétablir la situation dans ce pays, encore théâtre de violents combats un an après la prise de Bagdad.
Il s'est entretenu par téléphone de la situation avec le premier ministre italien Silvio Berlusconi, le président polonais Aleksander Kwasniewski et le président du Salvador Francisco Flores, trois pays qui ont des troupes en Irak aux côtés des États-Unis et de la Grande-Bretagne.
«Les quatre dirigeants ont réaffirmé leur engagement en faveur d'un Irak libre et démocratique et pour vaincre les éléments minoritaires extrémistes qui tentent de faire dérailler le processus de transition par la violence», a souligné le porte-parole de la présidence américaine, Scott McClellan.
Le regain de violence survient un an après la prise de Bagdad et la chute du dictateur irakien Saddam Hussein, qui avait propulsé la cote de popularité du président républicain vers les sommets.
Mais la mort de quelque 650 soldats américains depuis le début de la guerre en mars 2003 et la détérioration de la situation donne du grain à moudre à l'opposition démocrate pour l'attaquer dans la perspective de la présidentielle de novembre prochain.
En appelant hier trois de ses alliés en Irak, le président Bush a tenu à montrer qu'il jouissait d'un certain soutien international. Une trentaine de pays ont envoyé des troupes ou apportent un soutien logistique en Irak.
M. McClellan a indiqué que M. Bush avait participé hier par vidéoconférence à une réunion de son Conseil national de sécurité (NSC), composé notamment de sa conseillère pour la sécurité nationale, Condoleezza Rice, du secrétaire d'État, Colin Powell, et de celui à la Défense, Donald Rumsfeld. L'administrateur civil américain pour l'Irak, Paul Bremer, le général John Abizaid, chef du commandement central (Centcom), et le commandant des forces terrestres de la coalition en Irak, le général Ricardo Sanchez, qui se trouvent à Bagdad, ont également participé à cette réunion.
«Le président a été informé du déroulement des opérations militaires, y compris des efforts pour battre Sadr et ses milices», a précisé M. McClellan.
Le sénateur démocrate du Massachusetts et candidat à la présidence John Kerry a estimé hier que l'idéologie et l'arrogance de l'administration Bush sont responsables de l'impasse en Irak, qui rend les choses «beaucoup plus difficile» pour les États-Unis.
Le démocrate a accusé Bush de ne pas avoir réussi à réduire les risques de la guerre pour les soldats et son coût pour les contribuables américains. «Cette administration a continuellement refusé d'impliquer d'autres pays dans le processus décisionnel, a dit le sénateur du Massachusetts. Ceci constitue une erreur diplomatique et une erreur dans la direction des affaires.»
Pour Kerry, les États-Unis ont désormais trois options.
La première est de poursuivre sans changer de stratégie, ce qui revient à laisser les soldats américains exposés à la menace et à obliger les contribuables à supporter le poids du conflit. La deuxième consiste à quitter l'Irak. «Inacceptable. Personne ne juge que l'instabilité de l'Irak est de notre intérêt.» La troisième option serait d'en appeler clairement à la communauté internationale pour lui confier un véritable rôle dans la reconstruction de l'Irak.
Un an après la chute de Saddam Hussein, le chaos s'installe en Irak avec des combats dans plusieurs régions entre forces américaines et insurgés, qui recourent aussi à des enlèvements.
De fortes explosions suivies d'échanges de tirs ont été entendues au centre de Bagdad hier soir, pour la quatrième nuit consécutive, ont constaté des journalistes de l'AFP.
Depuis le début de la semaine, les affrontements ont fait des centaines de morts côté irakien et plus de 40 morts côté américain alors que plusieurs membres du Conseil de gouvernement transitoire irakien ont annoncé leur démission ou la suspension de leur participation à cette instance mise en place par l'Autorité provisoire de la coalition dirigée par Washington.
Deux soldats américains ont été tués et 13 blessés hier dans deux attaques distinctes près de Bagdad, selon le Centcom.
Dans le nord, le siège du gouvernorat de Mossoul a été attaqué après la prière du vendredi par des dizaines d'assaillants qui ont été repoussés par la police et la défense civile, a indiqué Hachem Hamadani, membre de l'exécutif du gouvernorat.
Hier, jour anniversaire de la prise de Bagdad par les Américains, un membre chiite du Conseil de gouvernement irakien, Abdel Karim al-Mohammadaoui, a annoncé avoir suspendu sa participation après avoir rencontré à Najaf le chef radical chiite Moqtada al-Sadr. Il s'agit du premier membre chiite du Conseil à annoncer une telle décision.
Deux autres membres de cette instance ont menacé de faire de même en raison des affrontements sanglants entre troupes de la coalition et miliciens de Moqtada al-Sadr dans les villes chiites du sud, d'une part, et les combattants de la guérilla sunnite à Fallouja (50 kilomètres à l'ouest de Bagdad), d'autre part. Il s'agit des sunnites Ghazi Ajil al-Yaouar et Mohsen Abdel Hamid. Parallèlement, deux ministres irakiens ont démissionné jeudi et hier, Nouri Badrane (Intérieur) et Abdel Bassat Turki (Droits de l'homme).
Les combats se sont poursuivis hier à Fallouja, où plus de 400 Irakiens seraient morts depuis l'offensive américaine lancée lundi, destinée à retrouver les auteurs d'une attaque de la guérilla qui a tué quatre gardes de sécurité américains il y a huit jours.
Un membre sunnite du gouvernement provisoire, Adnane Pachachi, a déclaré sur la chaîne al-Arabiya, basée à Dubaï, que l'opération américaine contre Fallouja était un acte «illégal et totalement inacceptable».
Ces derniers jours, la guérilla, qui s'attaquait jusqu'ici aux troupes coalisées et aux forces irakiennes coopérant avec celles-ci, a adopté la tactique des enlèvements.
Six étrangers, enlevés tant dans les régions sunnites que chiites, étaient toujours retenus en otages hier: deux coopérants et un photographe japonais, deux Palestiniens, l'un naturalisé israélien et l'autre de nationalité canadienne, et un consultant civil britannique.
Le porte-parole de l'administrateur américain Paul Bremer a affirmé hier que la coalition refusait tout contact avec les ravisseurs.
Le Japon a annoncé qu'il ne retirera pas ses troupes d'Irak malgré l'enlèvement de ses ressortissants, que leurs ravisseurs menacent de brûler vifs.
Moqtada al-Sadr a appelé le président américain George W. Bush à retirer ses troupes d'Irak ou à faire face à une «révolution». La milice de Moqtada al-Sadr a pris le contrôle de la ville sainte de Najaf (centre) et de la localité voisine de Koufa. Elle contrôle aussi les postes de police de la ville sainte de Kerbala, où des milliers de pèlerins chiites sont attendus pour célébrer demain une importante fête religieuse dédiée à l'imam Hussein, dont la tombe se trouve dans la ville.
M. Bremer a annoncé hier la suspension de l'offensive américaine contre Fallouja pour, a-t-il dit, «permettre la tenue d'une rencontre de membres du Conseil de gouvernement irakien et de dirigeants musulmans locaux avec les chefs des forces anticoalition».
Un journaliste de l'AFP a constaté que la guérilla contrôlait hier l'autoroute entre Abou Gharib et Fallouja, soit une trentaine de kilomètres, où circulaient des centaines d'hommes armés de lance-roquettes RPG et de kalachnikovs.
La Russie a appelé à la cessation des opérations militaires en Irak et souligné que les forces de la coalition s'étaient engagées à ne pas recourir à «une utilisation disproportionnée de la force».

