Rwanda - Une mort pire que la mort

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Guy Taillefer
Édition du mercredi 07 avril 2004

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Dix ans après le génocide, des rescapées essaient de dire ce que personne ne veut entendre

Esther Mujawayo

Photo: Jacques Nadeau

Le 7 avril 1994 commençait le génocide qui a rayé de la carte pratiquement tous les Tutsis du Rwanda. Environ 300 000 personnes ont survécu: parmi elles, un très grand nombre de femmes, victimes de viol, qui se meurent aujourd'hui du sida. Entrevue avec une rescapée qui s'emploie depuis dix ans à tenter de briser le silence.

Il était courant qu'un génocidaire dise à sa victime, après l'avoir violée: «Je ne te tue pas, ce que je te laisse est pire que la mort.»

C'est la Rwandaise Esther Mujawayo qui le raconte dans un livre qui vient de paraître, intitulé SurVivantes. Fondatrice d'une organisation d'aide aux veuves rescapées (Avega), elle y témoigne avec lucidité de sa propre expérience et du sort indigne réservé aux survivantes du génocide -- du silence dans lequel on les a enfermées.

Quatre-vingts pour cent des femmes qui ont survécu au génocide, selon une étude d'Avega, ont été violées et plus de la moitié d'entre elles ont été infectées par le sida. «Les génocidaires les ont sciemment contaminées, ils leur ont inoculé une morte lente», dit Mme Mujawayo. Des viols collectifs ont été commis à grande échelle pendant les massacres contre les femmes tutsies que la propagande officielle présentait comme des «espionnes séductrices». Selon le Fonds des Nations unies pour l'enfance (Unicef), un demi-million de filles et de jeunes femmes ont été violées «de manière vengeresse et sadique» pendant les cent jours du génocide. Lorsque les massacres prennent fin en juillet 1994, 43 % des femmes du pays sont veuves. Des témoignages recueillis auprès de femmes violées qui ont trouvé le courage d'en parler publiquement font état d'une violence et d'un désir d'humiliation qui, affirme Mme Mujawayo, dépasse l'entendement et l'humanité. «Un mythe avait été construit autour de la femme tutsie. Qu'elle était belle et qu'elle était arrogante. Le génocide a consisté à détruire ce mythe.»

Un tabou

La première femme qu'Ester Mujawayo, aujourd'hui psychothérapeute, a vu mourir du sida s'appelait Dafroza. Immaculée l'a suivie. Puis Murekatete, Dativa, Bernadette... «Le viol a mis longtemps à se révéler après le génocide, dit-elle. Aujourd'hui, dix ans après, ça reste toujours un tabou.» Les mots n'existaient pas en kinyarwanda, la langue nationale, pour désigner le génocide et le viol. Il fallut les inventer.

Au départ, Avega a encouragé les victimes, malgré l'épreuve que cela représentait, à aller témoigner contre les accusés hutus devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), à Arusha en Tanzanie, qui reconnaît le viol comme crime contre l'humanité. «Mais on est tombé des nues!», affirme en entrevue Mme Mujawayo, qui fait actuellement une tournée au Canada. D'abord parce que les juges et les avocats «ont manifesté très peu de compréhension et de sensibilité pour la difficulté que représentait pour elles le fait de témoigner.»

Ensuite parce que les femmes ont été révoltées d'apprendre que le TPIR finançait la trithérapie antirétrovirale à Arusha pour les détenus atteints du sida qui les avaient contaminées alors que cet accès au traitement n'existe pratiquement pas pour les victimes.

«On a calculé que les honoraires d'un avocat en un jour pourraient faire soigner une femme pendant un an, dit Esther Mujawayo. Dans nos cliniques, elles sont environ 700 en attente de trithérapie, mais nous ne pouvons en aider qu'une trentaine.»

Avec le résultat qu'elle reconnaît la nécessité d'une justice, mais sans guère y croire, ni à celle du TPIR ni à celle des gaçaça, ces tribunaux nationaux mis sur pied pour juger la centaine de milliers d'accusés qui sont actuellement enfermés dans les prisons rwandaises. «Les témoins ne parlent pas, les victimes sont suspectées et les coupables, protégés. En attendant, ceux qui ont survécu s'éteignent.»

Conspiration du silence

Une décennie plus tard, le sort de l'ensemble des rescapés fait l'objet d'une sorte de conspiration du silence, y compris de la part du gouvernement rwandais de Paul Kagamé -- qui leur a démandé en 1999 de mettre «leurs sentiments au placard».

«De façon plus collective, écrit-elle dans SurVivantes (Éditions de l'Aube), on a senti qu'il ne fallait pas raconter. Personne ne nous a explicitement demandé de nous taire, on a tout de suite senti qu'il ne fallait pas raconter. Et dès la fin du génocide, on s'est tu.»

Elle ajoute plus loin: «Quand un rescapé raconte le génocide, il sent bien qu'on a du mal à le croire. C'est trop. Je l'ai déjà dit, pour celui qui écoute, c'est trop, c'est comme si on exagérait. Si le rescapé a régulièrement l'impression de ne pas être cru, c'est que les gens en face de lui ont souvent envie de se convaincre que ce n'était pas si horrible comme situation. Horrible, cela l'était. Tellement, justement, qu'on se dit soi-même, rescapé: est-ce que ça s'est vraiment passé?»

Si bien que, face à la tentation du déni, Avega, qui dit compter quelque 25 000 veuves comme membres, fut avant tout créé «pour ne pas devenir dingue». Un «espace sûr» où le silence peut être brisé. Aujourd'hui établie en Allemagne, Esther Mujawayo ne fut pas, elle, victime de viol et ses trois filles ont eu la vie sauve. Mais elle a vu son mari être tué sous ses yeux. Son livre contient la liste des 291 membres de sa famille qui ont été exterminés.

Pour l'avenir, elle attend de la communauté internationale qu'elle crée enfin un fonds de réparation digne de ce nom pour les victimes du génocide. Mais les résistances sont vives au sein de la majorité hutue du Rwanda. C'est pourtant bien peu demander, dit-elle, au regard des centaines de millions de dollars engloutis dans le TPIR. «Qu'est-ce que l'ONU, qui nous a abandonnés en 1994, a fait jusqu'à maintenant au titre des réparations? Elle s'est excusée, ça me fait une belle jambe! Les États-Unis, c'est pareil. Mais au delà, il faut agir.»

D'autant qu'il y a urgence sociale. Pour les veuves qui ont besoin d'aide médicale et matérielle pour survivre et subvenir aux besoins de leur famille. Mais pour toute une génération d'enfants aussi, alors que des gamins de onze ans se sont retrouvés chefs de famille après l'élimination de leurs parents -- et donc incapables de fréquenter l'école. «Leur misère est matérielle et intérieure.» Le problème est grave: le génocide et le sida ont fait du Rwanda, qui compte un peu moins de huit millions d'habitants, l'un des pays au monde abritant le plus grand nombre d'orphelins: 1,2 million, selon l'Unicef.

SURVIVANTES

Esther Mujawayo et Souâd Belhaddad

Éditions de l'Aube

Paris, 2004, 303 pages


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