Technologie - Le Web accessible? Pas pour tous!

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Michel Dumais
Édition du lundi 05 avril 2004

Mots clés : internet, web

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les personnes atteintes de déficiences visuelles ont aujourd'hui plusieurs outils leur permettant de naviguer sur la Toile pour ainsi ne pas se sentir abandonnées sur le bas-côté de l'inforoute. Cependant, nombreux sont les sites qui multiplient les barrières les empêchant de jouir totalement des contenus en ligne. Avec le dévoilement prochain du projet de gouvernement en ligne québécois, il convient de s'assurer que ces personnes ne seront pas laissées pour compte sur le futur portail gouvernemental.

Il y a peu de temps, la Régie des rentes du Québec profitait de la mise en ligne de SimulRetraite, un outil de simulation des revenus à la retraite, pour refaire une beauté à son environnement virtuel. Réalisé à grands frais, l'environnement de la RRQ n'est cependant pas accessible à une catégorie bien vivante d'internautes, les déficients visuels.

Selon Denis Boudreau, du collectif W3 Québec, une coalition d'individus regroupant une équipe diversifiée de professionnels de la scène québécoise du multimédia, vouée à la promotion et à l'évangélisation en entreprise des avantages induits par l'application des normes, le site de la RRQ est l'exemple parfait d'un site non accessible à tous.

D'expliquer Denis Boudreau, «sans en faire une analyse très poussée, les tests préliminaires démontrent clairement un non-respect des principes élémentaires d'accessibilité au Web mis de l'avant par la Web Accessibility Initiative: absence d'équivalents textuels associés à certaines images, mise en page par tableaux HTML non sommarisés empêchant la linéarisation de l'information, aucune navigation alternative pour aider les utilisateurs de technologies adaptées, utilisation obstructive de javascript servant à paramétrer la police (autrement figée de manière absolue dans une taille trop petite), etc. La liste pourrait être très longue. À la lumière de la récente étude de la Fondation des aveugles, penser que ce projet tout récent a été acquis à fort prix est doublement désolant.»

Pas le seul

Et n'allons pas croire que ce site soit une anomalie. Nombreux sont les sites Internet au Québec qui ne permettent pas l'accès à leurs contenus à toute une tranche de la population, le site Internet du Devoir ne faisant pas exception à la règle. En effet, LeDevoir.com est loin de se mériter des commentaires élogieux de la part de ces professionnels.

En décembre 2003, dans une étude réalisée en partenariat avec l'Institut Nazareth et Louis-Braille et le W3 Québec, la Fondation des aveugles faisait un constat désolant: sur 200 sites web québécois et canadiens francophones, 84 % des sites évalués «offraient aux personnes handicapées de tout type d'incapacité un niveau d'accessibilité faible ou très faible.»

Ainsi, sur 10, LeDevoir.com se méritait un faible 1,1. Toujours dans les médias, le site de Voir, pourtant récompensé de nombreux prix pour son graphisme, se voyait attribuer un maigre 2,1 et Cyberpresse, à peine 2,4. Du côté du gouvernement du Québec, la pire note, 1,4, était attribuée ironiquement à l'Inforoute (FAI). Et que dire de ce pitoyable 1,9 décerné au Conseil québécois des entreprises adaptées! Bref, est-il nécessaire de souligner qu'en termes d'accessibilité, les principaux sites québécois et francophones font piètre figure ?

Pourtant, qu'ils soient atteints de déficiences sévères ou non, ou même qu'ils soient totalement aveugles, cela ne veut pas dire pour autant que les déficients visuels ne peuvent utiliser les outils informatiques et naviguer sur Internet. Si les handicapés physiques peuvent dorénavant conduire une automobile, acte qui leur était autrefois refusé, les handicapés visuels ont eux aussi accès à une foule d'outils logiciels et matériels leur permettant de consulter des contenus sur Internet et d'interagir par le biais de leur clavier ou d'un quelconque mécanisme d'entrée de données.

Obstacles

Cependant, malgré tous ces outils qui ont permis aux handicapés de s'emparer des nouvelles technologies, les concepteurs de sites Internet, trop souvent par ignorance, n'ont de cesse de placer des obstacles empêchant les handicapés visuels de consulter leurs sites. Quand ce n'est pas un site qui se déclare optimisé pour tel ou tel fureteur de haut niveau, les concepteurs commettent de grossières erreurs de codage HTML ou CSS, omettent d'inclure des équivalents textuels pour les images, utilisent des caractères trop petits, négligent de bien coder les en-têtes, s'entêtent à faire des sites faisant une utilisation poussée de javascript, à moins que tout simplement les scripts soient inaccessibles au clavier. Et que dire des liens ouvrant une nouvelle fenêtre sans avertissement, des changements de langue non identifiés et des étiquettes de formulaires mal associées ou manquantes ?

Bref, avec un gouvernement qui mise beaucoup sur la mise en place d'une inforoute gouvernementale, et afin de permettre aux citoyens d'avoir accès à une foule de services en ligne, il est crucial de s'assurer que tous les citoyens puissent accéder à ces services. Et tous les citoyens, cela inclut les handicapés de toutes sortes.

Préoccupé lui aussi par les questions d'accessibilité, au même titre que les associations citées ci haut, le Comité d'adaptation de la main-d'oeuvre pour personnes handicapées (CAMO) a remis récemment un document important à Henri-François Gautrin, adjoint parlementaire du premier ministre Charest et responsable du développement d'une vision cohérente d'un gouvernement en ligne.

Ce document, intitulé «Le gouvernement en ligne: conditions pour un réseau québécois de services électroniques publics accessibles aux personnes handicapées», fait le point sur les problématiques affectant les personnes handicapées. On y apprend entre autres choses que les personnes handicapées constituent 15 % de la population générale, soit plus d'un million de Québécoises et de Québécois. On estime qu'environ deux tiers de ces personnes (630 500, précisément) se retrouvent dans le groupe d'âge des 15 à 64 ans.

Cette étude révèle aussi qu'en 1998 l'Office des personnes handicapées du Québec «reconnaissait l'importance des enjeux entourant l'accès aux nouveaux moyens de communication et déclarait que [...] pour les personnes handicapées, il est primordial de connaître, d'avoir accès et de maîtriser les moyens de communication. Cette connaissance permettra d'éviter un rapide isolement ou l'accumulation d'un retard technologique qui contribuerait à créer des nouvelles situations de handicap.»

Changements nécessaires

Le CAMO suggère donc au gouvernement en place de profiter de la démarche actuelle pour amorcer les changements nécessaires et assurer que le gouvernement en ligne soit accessible à tous les membres de la société.

Afin de réaliser cet objectif, le CAMO demande donc au gouvernement de prévoir l'intégration de normes strictes en matière d'accessibilité et de prévoir que ces normes soient «obligatoires pour l'ensemble de l'infrastructure électronique du gouvernement et non seulement les sites web publics», ce qui assurera l'intégration et le maintien en emploi de travailleurs handicapés dans la fonction publique.

Dans son document, le CAMO reprend un extrait du discours inaugural du premier ministre Charest : «L'économie du savoir doit être à la portée de l'ensemble des Québécoises et des Québécois. Et faut-il rappeler aussi que cette question d'être connecté, d'avoir accès à Internet haute vitesse, c'est aussi important aujourd'hui, en 2003, que jadis l'accès à l'hydroélectricité l'a été ou l'accès au téléphone.»

L'ensemble des citoyens du Québec. Cela inclut donc ce groupe trop souvent oublié, ces 15 % de personnes qui souffrent d'un handicap quelconque et qui ne veulent pas être tenues à l'écart.

Dans son document, qui dit-on, devrait être rendu public en mai, monsieur Gautrin devra donc, s'il veut remplir la promesse de son chef, tenir compte des recommandations du CAMO et ne pas laisser passer cette opportunité de devenir le chef de file québécois en matière d'accessibilité. Quelque 15 % des citoyens et citoyennes du Québec, eux aussi contribuables, le demandent.

- W3 Québec

www.cybercodeur.net/w3qc

- Rapport sur l'accessibilité de 200 sites québécois et francophones

www.accessibiliteweb.org

- Rapport du CAMO

www.camo.qc.ca/camo/avis_gouv_en_ligne. htm


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