Un développement dépassé des parcs nationaux

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du vendredi 26 mars 2004

Mots clés :

Jean Charest devrait appliquer au Québec les politiques de conservation qu'il défendait à Ottawa

Les premiers signes sérieux de détérioration du réseau des parcs canadiens sont apparus au niveau fédéral quand Jean Charest y était ministre de l'Environnement. Par le biais du Plan vert fédéral, dont il était responsable, Jean Charest et Environnement Canada ont poussé fort pour que s'élargissent les mesures de protection des principaux écosystèmes canadiens, dont la protection prioritaire était le but de la création des parcs.

Il a par la suite assisté, dans l'opposition, à l'érosion de ce capital patrimonial qu'il avait géré un temps. Toutes les études sur l'état des parcs fédéraux, de loin mieux nantis que leurs vis-à-vis provinciaux, démontrent que les espèces vivantes et les écosystèmes uniques qu'on y trouve sont pour la plupart en déclin. Les parcs sont en général trop petits pour assurer l'autoreproduction d'espèces supérieures comme le loup, par exemple. On parle aujourd'hui de créer des zones-tampons autour de ces parcs et de les relier par des corridors naturels afin que leurs espèces ne s'y retrouvent pas isolées comme s'il s'agissait de vastes cages aux couleurs naturelles, soit, mais de cages tout de même.

La commission Brundtland, à l'origine du «développement durable», ne l'a jamais résumé au concept réducteur, défendu par certains politiciens, d'un «mariage» entre l'économie et l'environnement. Tout le monde sait lequel domine l'autre dans ce genre de couple... Les inventeurs du développement durable ont plutôt élaboré une mesure précise pour jauger ce développement: celui-ci ne doit pas altérer la capacité d'autoreproduction des écosystèmes! En somme, les limites du développement économique sont celles de la protection des espèces vivantes. Dans le cas des parcs, la discussion ne devrait même pas avoir lieu.

Mont-Orford

C'est à cette aune et à l'esprit fondamental de la Loi sur les parcs qu'il faut juger la nouvelle tentative de la société Intermont et de la direction du parc du Mont-Orford de procéder à un échange de terrains qui permettrait ultimement à cette société de construire 1400 habitations au pied des pentes de ski en plein coeur du parc national. Cette transaction est à l'évidence contraire aux principes les plus élémentaires de la conservation car elle prévoit un développement immobilier à l'intérieur d'un parc qu'il faudrait plutôt protéger par une zone-tampon compte tenu des équipements lourds, qui constituent un passif à éponger. Non seulement cette présence humaine permanente et accrue n'a pas sa place dans un milieu naturel voué à la conservation, Québec doit aussi désormais s'assurer, par une zone-tampon appropriée, qu'aucun développement immobilier important ne se fasse à proximité du parc. Il ne faut pas se conter d'histoires: le précédent créé ici sera non seulement imité, tout comme le cas d'Orford s'inspire de celui de Mont-Tremblant, il est déjà en train de transformer notre politique de parcs nationaux en une politique de développement immobilier à vocation récréative, aux allures de garderie de McDonald's pour baby-boomers inconscients.

De récents développements dans ce dossier ne sont pas sans rappeler ce vieux principe du journalisme d'enquête qui veut que les gros fromages attirent les gros rongeurs...

Le ministère des Transports a évalué les terrains convoités au pied des pentes de ski à 6439 $ l'hectare, ce qui porterait la valeur totale des 132 hectares convoités à 858 000 $. En échange, le parc obtiendrait 204 hectares situés à l'extérieur du parc, dont la valeur serait de 510 000 $, soit 2500 $ l'hectare. On peut à l'évidence remettre en question la valeur des «comparables» utilisés par les évaluateurs gouvernementaux puisqu'ils se seraient contentés de comparaisons avec des terrains situés loin des pentes, qui ont beaucoup moins de valeur.

Les écologistes de la région d'Orford ont découvert qu'un actionnaire minoritaire d'Intermont, Paul King, avait acquis des terrains dans la région, loin du pied des pentes de ski, à un prix supérieur à 10 000 $ l'hectare. Si on suit cette règle marchande, chacun des hectares au pied des pentes de ski, en raison de leur rareté, vaudrait donc beaucoup plus, minimalement, disons, 15 000 $ l'hectare. Cela porterait la valeur du terrain convoité par Intermont au pied des pentes à près de deux millions de dollars! On pourrait même argumenter que leur rareté absolue porterait facilement leur valeur autour de 20 000 $ l'hectare. Le cadeau que ramasseraient les promoteurs dans cette affaire dépasse donc minimalement le million...

Investissements publics

Mais l'affaire ne s'arrête pas là car le nouveau plan directeur du parc du Mont-Orford est muet sur les modalités d'approvisionnement en eau et en services d'égouts du futur complexe immobilier. S'il faut en croire les gens de la région, brancher ce complexe au canton d'Orford exigerait de nouveaux investissements publics qui accroîtraient la perte sociale, alourdiraient le fardeau fiscal des contribuables et augmenteraient la valeur du cadeau aux promoteurs! Et cela occulte tout le dossier de la fabrication de la neige artificielle avec des bactéries, que plusieurs chercheurs commencent à mettre en question et qui pourrait bien se retrouver en travers de la Politique nationale de l'eau, qui propose une «stratégie de protection des sources de captage d'eaux de surface». Mais si cette politique vaut celle des parcs...

Il serait temps que cesse la farce sinistre de l'appropriation privée des parcs nationaux, qui a débuté dans les années 80 avec le développement d'un important complexe immobilier par la Caisse de dépôt et placement à quelques mètres du parc national des Îles-de-Boucherville. Les heureux propriétaires de ces condos sont devenus en bonne partie les utilisateurs privilégiés du golf dont nos gestionnaires de la faune à l'époque avaient autorisé la construction à l'intérieur du parc. Les écologistes, pourtant bien informés de la chose, n'ont pas fait cette bataille, et les milieux naturels subissent aujourd'hui le contrecoup de ce précédent. La nouvelle race de pirates économiques, qui confondent développement et appropriation du patrimoine public tout comme ceux qui pillaient les galions de l'État autrefois, démontre les limites d'un capitalisme sauvage, de plus en plus incapable de générer de la richesse sociale et qui s'emploie plutôt, faute d'audace et d'imagination, à s'approprier le capital de la société, biens publics, patrimoine naturel ou sociétés d'État...

Les amateurs de ski d'Orford ne seraient pas pénalisés s'ils s'installaient à quelques kilomètres des pistes d'Orford. Les promoteurs n'auraient qu'à assurer un service de navette hybride ou tout-électrique s'ils tiennent au principe du développement durable et à leur image de marque. Le parc aurait plus de valeur pour ces riverains et pour le reste de la population si on misait plutôt sur la protection de son intégrité, un cadeau plus intéressant à léguer aux générations futures qu'un vieux complexe immobilier qui réclamera de nouveaux espaces pour rentabiliser ses services périclitants.

Jean Charest écrivait en avril 2003 aux citoyens de la région que «le projet devra recevoir une large approbation sociale». Cet appui n'existe visiblement pas, comme l'ont démontré les audiences de l'an dernier, mais même s'il existait, il ne justifierait en rien de compromettre davantage la vocation d'un parc, pas plus que les fuites de certains milieux économiques régionaux ne justifient la destruction systématique de cours d'eau ou d'écosystèmes importants comme des tourbières ou des milieux humides de grande valeur.

***

Lecture: Politiques de la nature - Comment faire entrer les sciences en démocratie, par Bruno Latour, Éditions La Découverte «Poche», 382 pages. Un petit livre que les acteurs du dossier d'Orford devraient lire car ils verraient comment la magouille économique et l'embrouille technologique peuvent pervertir la prise de décision. La science sert souvent aujourd'hui à envelopper de flou les enjeux sociaux et politiques au lieu de les éclairer. L'auteur propose une redéfinition de cette science en vue de la réinsérer autrement dans le débat politique avec les valeurs de nature et de démocratie.


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