Le vénérable vulnérable
Mots clés :
( Autour de Claude Ryan )
« La lumière pure est l'obscurité pure »
Hegel, «Encyclopédie des sciences philosophiques», § 36, add.
Réf. : Entretien à bâtons rompus autour de la rencontre de deux textes publiés dans le présent Dossier «Claude Ryan»: «Dieu et le Canada» (http://www.ledevoir.com/dossiers/351/47516.html?351) et «...manière Ryan» (http://www.ledevoir.com/dossiers/351/48215.html?351)
Au risque d'enquiquiner M. Dunois, comme s'il m'importait de me substituer à lui, je me permettrai d'ajouter un mot à votre commentaire, Mlle Legault ("cousine" de Marie-France de même patronyme [et de même inclination politique], peut-être...?).
À vrai dire, j'éprouve une certaine difficulté à suivre le fil de votre argumentation, Mlle Legault. Laquelle prend la forme de ce que j'appellerais: des «préférences mentales d'interprétation» fondées sur des orientations idéologiques personnelles. Et derrière lesquelles il devient fort hasardeux (amalgame en brouillamini: «Dieu <=> Hypothèse "ouverte»" <=> Québec <=> Vertu et... Irréel»!) de retracer ce qui m'apparaît être la position de l'auteur. Je me contenterai donc d'essayer de répondre de manière concise à "la" question de votre propos (JD aura toujours la possibilité d'y aller éventuellement de ses précisions, et ce afin de confirmer ou non mon «hypothèse»). À savoir:
«Et pourquoi l’hypothèse Dieu resterait ouverte plus que celle que vous nommez Canada?»
Sans entrer trop avant dans les méandres popperiennes du «principe de réfutabilité», contentons-nous ici d'affirmer que l'on ne peut prouver ni infirmer «une proposition non falsifiable». Or pour Karl Popper, entre autres, une idée falsifiable (concept, phénomène, objet, théorie scientifique, expérience...) est une idée qui offre la possibilité (une espèce d'«aspérité» théorique qui en autorise la préhension, ou l'emprise, en quelque sorte) de se voir formellement remise en cause. Quitte, le cas échéant, à «résister» à cette critique sinon, dans certains cas, à la tentative avérée de démolition des prétentions de ladite idée (le savoir est souvent émotif, comme vous vous en doutez sûrement). Ce qui en l'occurrence rend celle-ci (en cas de succès de cette digue de résistance) à chaque fois plus solide, plus ferme, et enfin plus largement acceptée par la communauté pensante. Dans le cas contraire, elle se voit invalidée et on n'en parle plus. D'où la maxime populaire, injuste en partie ou à l'occasion: «Vérité d'hier, errements d'aujourd'hui / Vérité du jour, erreur de demain», et, en corollaire dans la réciproque, «Vérité d'aujourd'hui, "radicale" impossibilité de naguère»).
En langage clair, une proposition n'est recevable que si elle peut se soumettre rigoureusement à l'examen de la critique, prêter sciemment le flanc à l'anéantissement («regarder le négatif en face», écrivait douloureusement Hegel).* Bref, ne peut être dit vrai ce qui n'est pas susceptible de s'exposer, tous sens confondus, comme réfutable.
Implication latérale ou subsidiaire, mais riche d'enseignement, de cette assertion: la puissance authentique du Vrai réside dans son caractère intrinsèque, voire intime, de Vulnérabilité. Ce qui explique en outre qu'une intelligence saine et profonde n'a que faire d'idées «inattaquables».
L'une des conséquences implacables de ce cadre épistémologique, on le devine, nous conduit à l'impossibilité de prétendre ou à la vérité ou à la fausseté d'une idée «non falsifiable». Si l'on se "loge" d'entrée de jeu (i.e. avant examen) dans le «pour» ou le «contre», on baigne d'emblée dans un ordre de pensée (au sens élargi: imagination, émotion, idéologie, conviction, morale...) qui déborde le cadre de la «vérité» (ou du scientifique, même au sens souple ou "flottant" du terme). Wittgenstein a émis là-dessus une tirade bien connue: «Ce dont on ne peut parler, il faut le taire». Taire cet «inénarrable» ou «indicible» si, bien sûr, on désire se situer dans cet ordre du «vrai». Car dans l'ordre de l'«opinion» tout est recevable, y compris la bêtise dans toute son ubuesque majesté.
La vérité est toujours fille de la «résistance à la négation» (à cette enseigne, Hegel nous entretiendrait plutôt de la «négation de la négation»). Reste qu'il faut en tous les cas, indispensable tamis et indéfectible ami de l'intelligence, et là se profile l'essentiel, en passer et en repasser (encore, toujours et obstinément) par cette «épreuve» - sinon catharsis.
Pour séparer, précisément et sans relâche, le vrai de l'ivraie.
En aucun temps le vrai se présente comme un cadeau des dieux. Ou sinon alors, sous forme de boîte de Pandore - sommant le "propriétaire" d'engager la lutte sur-le-champ. Et sans merci. Le vrai est enfant de combat. Rien à voir avec les vérités tranquilles et sommeilleuses de quelque catéchisme - politique, religieux, moral ou autres analogues. Nous sommes donc en l'occurrence aux antipodes des équivoques allusions (aux souverainistes) de Mlle Legault, et selon lesquelles «les remises en question c’est difficile et insécurisant» (pour ceux-ci).
Comme si la volonté de changement (de régime, par exemple) incarnait la voie de la facilité et de la sécurité...
DIEU
Or Dieu, Mademoiselle, si nous revenons de plain-pied dans notre sujet, n'entre pas dans cet univers du falsifiable. On ne peut prouver ni l'existence, ni la non-existence, de Dieu. Ainsi l'athée est-il aussi démuni - ou dérouté - que le croyant face à cette «Hypothèse». Et inversement. Chacun reste dans «son» monde intérieur - incommunicado. La présumée vérité de ce chacun n'est vérité que pour celui-ci en propre, fût-elle à l'occasion (et/ou ponctuellement) partagée par le grand nombre (le vrai ne se soumet pas au vote). Aussi on me permettra à cet égard, sans vouloir alourdir mon boniment qui heureusement tire à sa fin, de citer à nouveau Hegel («Encycl.» § 447, rem.):
«Si quelqu'un, à propos de quelque chose, en appelle [notamment] [...] à son sentiment, la seule attitude à prendre est de le laisser là où il est; car de la sorte il se refuse à la communauté de la rationalité, il se retranche dans sa subjectivité isolée, dans la particularité.»
Nul ne peut prétendre alors que ce «quelqu'un» est dans l'erreur, certes. Nul ne peut soutenir pour autant qu'il atteint au vrai. C'est que nous sommes ici dans la sphère de l'opinion. Non du savoir.
CANADA
De là, il me semble, le reste coule de source quant au Canada.
De promesses non tenues en malversations, de la propagande à l'étranglement fiscal, du flouage systématique à l'invasion des compétences constitutionnelles québécoises, de fins de non-recevoir en échecs sur échecs, en cascades, cette «NO-tion» a démontré, par l'expérience aisément repérable dans le temps et les événements, qu'elle constitue bel et bien une hypothèse - pour en revenir au mot de M. Dunois - «irréductiblement fermée».
ÉPILOGUE
Voilà donc pourquoi - si j'ai bien saisi, et sauf erreur - l'«hypothèse Dieu» resterait ouverte (ni vraie ni fausse parce que irréfutable, elle reste en suspens) alors que l'«hypothèse Canada» - parce que "réfutable" (ce qui, et d'ailleurs nullement accessoirement, on en conviendra, en révèle les failles et permet d'envisager une «théorie de substitution» plus adéquate au réel) - a définitivement fait son temps...
L'Érable s'est donc montré vulnérable... aussi. Sauf que la «négation» n'a pas su en cette occasion se surmonter («Aufhebung») elle-même, l'intention dans ce cas figure ayant été non la vérité mais la sujétion de l'Autre. Ainsi le réfutable s'est-il réfuté lui-même. Dans le langage plus large de l'éthicien, on dira qu'il s'est déconsidéré aux yeux de tous. Aux yeux de l'esprit cartésien et cohérent, à tout le moins.
D'où, dans les circonstances, et par le biais d'un clin d'oeil à feu M. Ryan, la conclusion rationnelle et tout à fait conséquente - se libérer au plus vite de l'impotence afin d'échapper à la potence? - de M. Dunois:
«Reste donc maintenant au peuple québécois à faire preuve de rigueur à son tour».
JLG
Capitale nationale, 25 mars 2004
* Voir sur le(s) même(s) sujet(s) le texte de Mme Lacroix en http://www.vigile.net/ds-actu/docs4/3-19.html#tlml
Vos réactions
Scolie - par Hélène Pisier (qcindependance@yahoo.fr)
Le jeudi 22 avril 2004 13:00
Un de tail - par Jean-Luc Gouin (leperegrin@ledevoir.com)
Le mercredi 31 mars 2004 10:00
Maïeutique - par Jean Dunois
Le samedi 27 mars 2004 16:00

