Marchés boursiers - La rumeur comme moteur de la fébrilité
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Photo: Agence Reuters
«Il suffit qu'une rumeur provoque une seule vente-stop [un ordre automatique en cas de baisse trop prononcée] pour que nous ayons un effet de domino, et cela même si la rumeur se révèle n'être que du vent», ajoute-t-il.
Sentiment de nervosité
Une semaine après les attentats de Madrid, qui ont fait 202 morts, il suffit d'une simple alerte pour que les courtiers vendent du dollar ou des actions pour se réfugier sur des placements relativement plus sûrs, comme l'or ou le pétrole. «Tout le monde s'attend à quelque chose de désagréable. Un véritable sentiment de nervosité gagne l'ensemble des marchés boursiers», constate Gary Parkinson de la société de pronostics financiers Finspreads. «Les investisseurs ne se demandent plus si nous allons être touchés, mais quand. L'ensemble des résultats de sociétés et des statistiques économiques se trouve malheureusement relégué au second plan.»
La rumeur peut faire le tour de la planète financière en quelques minutes tant les outils permettant la communication quasi instantanée sont nombreux, téléphone, Internet, agences de presse ou chaînes de télévision. Les nouvelles technologies, et notamment les forums de discussion sur le Web, permettent aussi à des personnes qui ne pouvaient pas le faire jusqu'ici de communiquer désormais à la planète leur analyste de tel ou tel événement, et de participer à leur tour à la rumeur.
«Avec le temps, les gens prendront l'habitude de vérifier l'authenticité d'une information», prévoit William Dutton, qui dirige au sein de l'Université d'Oxford l'institut consacré à Internet. «Mais la plupart des organisations ne sont pas encore aptes à répondre immédiatement». Il est rare qu'un courtier ait pour sa part le temps de vérifier une rumeur. «Le marché va bondir dessus et il faut être le premier à bondir, sans se poser de questions», souligne Peter Fontaine, stratège marchés chez KBC à Bruxelles.
«La plupart du temps, les premiers éléments qui nous parviennent sont confus: s'agit-il d'un attentat, d'une bombe ou bien cela n'a-t-il rien à voir ? On met tout dans le même sac et on se dit: "C'est quelque chose de terroriste, alors vendons du dollar".»
La découverte de la bonbonne près de Paris a ainsi fait baisser les marchés d'actions européens et le billet vert, mais a profité au cours de l'or. En revanche, la rumeur selon laquelle les forces pakistanaises auraient encerclé le numéro deux d'al-Qaïda, information confirmée ensuite par des responsables pakistanais, a redonné des couleurs aux Bourses mondiales, jeudi soir à Wall Street et vendredi matin en Europe.
À qui profite la rumeur?
Les fluctuations des cours provoquées par une alerte, que celle-ci soit réelle ou imaginée, ne sont pas perdues pour tous les courtiers. «Beaucoup d'entre nous adorent utiliser les rumeurs pour tenter de faire bouger les cours, à la hausse ou à la baisse, comme cela les arrange», précise un opérateur londonien qui travaille sur le marché du pétrole.
Il raconte qu'un opérateur est devenu millionnaire après la première guerre du Golfe de 1990-1991. Il s'était alors retiré des affaires et n'est revenu travailler que l'an dernier, pendant la nouvelle offensive américaine contre l'Irak. «Vous savez quoi? Il a de nouveau disparu avec un autre million, il roule en Ferrari et il voyage», ajoute-t-il. «Voici ce que j'appelle un courtier de guerre.»
La grande volatilité des cours pose en revanche problème à ceux qui travaillent à plus long terme, notamment aux banques centrales et leur politique de taux d'intérêt. «Le moral des consommateurs est vital pour les États-Unis et la Grande-Bretagne, et vital pour l'Europe continentale aussi. C'est là que se situe le véritable pouvoir économique du terrorisme», souligne un courtier actions britannique. Après les attentats du 11 septembre 2001, les banques centrales du monde entier avaient été contraintes de réduire leurs taux directeurs pour soutenir l'activité économique, et selon ce courtier, elles pourraient devoir s'y résoudre de nouveau si une autre menace majeure venait à ébranler la confiance.
Malgré cette fragilité et cette récente correction, alimentée par les inquiétudes économiques et géopolitiques, la Bourse américaine a encore de beaux jours devant elle après la spectaculaire progression enregistrée depuis un an, s'accordent à prévoir les analystes. À leurs sommets plus tôt cette année, le Dow Jones, le S&P 500 et le composé du Nasdaq étaient respectivement en hausse de 43 %, 40 % et de 69 % depuis le 12 mars 2003, une semaine avant le déclenchement de la guerre en Irak.
«Nous avons eu un mouvement spectaculaire au cours des douze derniers mois. Nous sommes maintenant dans un processus de correction et une fois qu'il sera terminé, nous allons avoir un nouveau mouvement de hausse qui va durer entre dix et douze mois», prévoit Ralph Acampora, analyste technique chez Prudential Financial.
Pour Byron Wien, stratège de Morgan Stanley, «la correction actuelle du marché boursier était inévitable et n'est probablement pas terminée». Mais «en dépit de la correction, nous ne changeons aucune de nos prévisions et je réitère notre objectif pour 2004 pour le S&P 500 de 1300 points», écrit-il dans une note aux clients de la maison de courtage. «Quand elle [la correction] sera finie, je m'attends à ce qu'elle ait été supérieure à 5 %, mais inférieure à 10 %» pour l'indice Standard and Poor's 500, qui est présentement à 1120 points, a estimé M. Wien.
L'emploi à la traîne
«L'emploi, qui reste à la traîne du reste de l'expansion économique, a donné au marché une excuse pour battre en retraite. À cela s'ajoute maintenant le facteur du terrorisme», a expliqué Peter Cardillo, stratège de la maison de courtage SW Bach. «C'est un facteur très, très négatif car on ne sait pas quelles conséquences cela va avoir au niveau national et à l'étranger sur l'économie», a souligné M. Cardillo.
Les craintes de terrorisme ont été attisées par les attentats à Madrid, qui ont fait 201 morts et des centaines de blessés. L'enquête privilégie actuellement la piste d'activistes islamistes. La victoire-surprise du parti socialiste en Espagne, dont le secrétaire général José Luis Zapatero a promis de retirer d'Irak les troupes espagnoles, «a ajouté également un sentiment de négativité, car cela nous rend nerveux vis-à-vis de nos propres élections» en novembre, a également signalé Peter Cardillo.
Byron Wien, de Goldman Sachs, se veut toutefois rassurant: «Je ne veux pas diminuer la signification des attaques terroristes à Madrid, mais il est important de se rappeler la résistance montrée par le marché américain en 2001 après les attaques contre le World Trade Center, quand il lui a fallu seulement deux mois pour revenir aux niveaux d'avant le 11 septembre», a-t-il souligné.
Pour Peter Cardillo, «s'il ne se passe rien [de nouveau], je soupçonne que nous sommes assez proches de la fin de la tendance négative», qui devrait coïncider avec la publication des résultats des entreprises pour le 1er trimestre courant avril. Mais «toute nouvelle négative à propos du terrorisme annulerait [celles sur] les résultats et la bonne économie», a-t-il prévenu.
«Le marché haussier se porte bien», a conclu Ralph Acampora.

