Gagliano plaide l'ignorance
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Le témoignage de l'ex-ministre était truffé de contradictions et allait à l'encontre de celui de témoins précédents
Ottawa -- Le témoignage d'Alfonso Gagliano, témoin-vedette de l'enquête parlementaire sur le scandale des commandites, a suscité une grande déception hier: l'ex-ministre des Travaux publics et ambassadeur déchu a réfuté toutes les accusations portées contre lui jusqu'ici.M. Gagliano a aussi tenu à préciser qu'il n'a tiré aucun bénéfice du programme de commandites. «Je n'ai pas profité personnellement de ces programmes. C'était dans mon meilleur intérêt personnel de m'assurer qu'ils étaient administrés correctement.» Lorsque les journalistes lui ont demandé à qui, selon lui, le crime a pu profiter, il a même pointé en direction des agences de publicité.
«Je pense que maintenant, on devrait aller au-delà, c'est-à-dire que les agences de communication ont reçu des sommes d'argent considérables, on parle de 83 millions de dollars en frais de production. On devrait voir exactement c'est quoi qu'on a payé.»
Dans son dernier rapport, la vérificatrice générale Sheila Fraser concluait que le programme de commandites a coûté 250 millions de dollars en cinq ans aux contribuables, dont 100 millions de dollars sont allés à des agences de communication. De ces 100 millions, 83 auraient été versés pour payer leurs «frais de production», qui ne sont justifiés nulle part.
Des contradictions
Le témoignage de M. Gagliano était truffé de contradictions et allait à l'encontre de celui de témoins précédents. «J'aimerais bien croire M. Gagliano, mais je ne sais tout simplement pas laquelle de ses histoires croire!», a lancé le député conservateur Vic Toews.
Par exemple, M. Gagliano a prétendu n'avoir jamais parlé de commandites aux dirigeants des sociétés d'État qui relevaient de lui. «Je n'ai jamais discuté des commandites avec les dirigeants des sociétés de la Couronne, c'est aussi simple que ça.» Mais plus tard, il a reconnu avoir rencontré le président de la Société du Vieux-Port de Montréal pour discuter d'une commandite de 1,5 million afin d'acheter un écran géant. (Il s'agit de l'un des cas douteux impliquant une société d'État que la vérificatrice générale a relevés dans son rapport. Pour ce simple transfert d'argent, les agences de communication ont touché 225 000 $.)
«Le président, M. Lamarre, est venu me voir pour me faire une proposition et je lui ai dit qu'il devrait faire cette présentation à l'équipe des communications [responsable du programme de commandites] parce qu'il pourrait se qualifier», a dit M. Gagliano. «Vous savez, c'est probablement la seule présence fédérale physique à Montréal, et il y a plus de huit millions de touristes qui passent là chaque année. En termes de visibilité, c'était un bon endroit.» Il dit en avoir glissé un mot au responsable du programme à l'époque, soit Pierre Tremblay, son ancien chef de cabinet. «La seule chose que j'ai dite à Pierre Tremblay, à cause de l'importance stratégique de cet écran géant dans le Vieux-Montréal et à cause du montant que M. Lamarre demandait, c'est de s'assurer que [la commandite] n'est pas pour un an mais pour dix, vingt ans.»
Sa version des faits en ce qui concerne ses liens avec le responsable du programme de 1997 à 1999, Chuck Guité, a aussi été jugée contradictoire par l'opposition. Dans sa présentation d'ouverture, M. Gagliano a dit que «les contraintes légales auxquelles fait face le ministre dans ses relations avec la bureaucratie l'empêchent d'exercer un contrôle direct sur les fonctionnaires affectés à son ministère et, de toute façon, ses autres tâches [...] ne lui donnent tout simplement pas le temps ni l'opportunité d'exercer un tel contrôle direct».
Pourtant, le sous-ministre des Travaux publics de l'époque, Ran Quail, a déclaré devant le comité qu'il y avait un «lien très direct» entre M. Guité et M. Gagliano et que ce n'était pas facile pour un sous-ministre d'accepter d'être contourné de la sorte.
M. Gagliano a aussi dit qu'il rencontrait M. Guité trois ou quatre fois par année. «Il venait me voir et me disait: "Voici ce que nous avons. Nous avons beaucoup de demandes, mais nous n'avons que ce montant d'argent. Je pense que nous devrions demander un autre 17 millions de dollars en crédits supplémentaires, et voici les projets que je crois que nous devrions faire avec cet argent." Je regardais les projets et je répondais: "Cela a du bon sens." Parfois, je posais des questions et, ensuite, il procédait, retournant auprès du sous-ministre et préparant une soumission pour le Conseil du trésor.»
Encore une fois, les députés de l'opposition pensent que M. Gagliano ne dit pas toute la vérité. Deux fonctionnaires qui travaillaient près du programme de commandites auraient affirmé à huis clos cette semaine que les rencontres entre MM. Guité et Gagliano avaient lieu une ou deux fois par semaine. «C'est trois témoignages contre un», a résumé le député bloquiste Odina Desrochers.
Alfonso Gagliano a aussi contredit la vérificatrice générale et le premier ministre Paul Martin, qui ont laissé entendre qu'il devait y avoir une directive politique pour que le programme de commandites dérape à ce point.
«Je ne suis pas au courant d'aucune direction politique dans le dossier des commandites», a-t-il dit. M. Gagliano a même reconnu que s'il y avait eu une telle direction, elle serait venue de lui puisqu'il était le ministre responsable. «Je le reconnais. Et je n'ai pas donné de direction politique, donc je ne suis pas au courant d'aucune direction politique.»
En fait, l'ex-ministre des Travaux publics plaide l'ignorance. Ce n'est qu'au printemps 2000 qu'il aurait pris connaissance des problèmes administratifs du programme. Avant, a-t-il répété à de multiples reprises, il ne se doutait de rien. Cette vérification, il dit l'avoir d'ailleurs demandée lui-même dans la foulée d'un autre «scandale», celui des programmes de création d'emploi de un milliard de dollars au Développement des ressources humaines.
M. Gagliano a aussi rappelé que le programme de commandites avait été créé avant son arrivée aux Travaux publics. Il ne pouvait donc pas être le cerveau derrière l'étrange structure qui a permis à une poignée d'agences de communication de toucher de généreuses commissions pour faire peu de travail, et parfois rien du tout. Il prétend surtout n'avoir jamais discuté de ces commissions de 12 % avec M. Guité. «Nous n'avons jamais discuté des commissions. Nous n'avons jamais dit: "Je vais donner ce dossier à cette agence et cet autre dossier à cette autre agence."»
Au nom de l'unité nationale
M. Gagliano a soutenu que le programme de commandites était jugé «important» parce que «le futur de notre pays était en jeu». Toutefois, il a ajouté du même souffle qu'il n'en discutait pas avec Jean Chrétien. «Je n'ai jamais discuté du dossier des commandites avec le premier ministre.»
Le témoignage de M. Gagliano a d'ailleurs viré à la foire d'empoigne constitutionnelle lorsque l'ex-ministre a été interrogé par le bloquiste Odina Desrochers. Dans une longue tirade portant sur les années de service de l'ex-ministre, M. Desrochers a demandé à Alfonso Gagliano s'il trouvait qu'il s'était «rendu serviable à l'endroit de la population canadienne» en laissant ce programme évoluer comme il l'a fait.
M. Gagliano a sèchement répliqué: «Je suis fier d'avoir servi le gouvernement canadien et tous les Canadiens. Définitivement, je me suis battu et j'ai travaillé fort pour garder le pays uni. Tandis que ce monsieur-là a fait tout son possible pour séparer le pays.»
Tandis que le député bloquiste lançait ses accusations («Vous avez volé le référendum!»; «Le programme des commandites, c'était fait pour voler notre pays!»; «Vous avez violé les lois référendaires!»), M. Gagliano s'est enflammé en faisant l'apologie du programme.
«On s'est battus pendant quatre, cinq ans. J'aimerais maintenant remercier le député parce qu'il va me donner l'occasion de répéter ce que ses acolytes séparatistes nous faisaient pour empêcher la présence fédérale au Québec et le drapeau canadien d'apparaître au Québec.»
M. Gagliano poursuivra son témoignage ce matin. La semaine prochaine, le comité entendra Myriam Bédard, celle qui a tiré la sonnette au sujet des commandites à Via Rail.
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