L'hôpital ou l'abandon

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Gil Courtemanche
Édition du samedi 13 et du dimanche 14 mars 2004

Mots clés : aristide

J'étais au Mali quand j'ai appris le «départ» du président Aristide. Le Mali est encore plus pauvre que la perle des Antilles. Son PIB par habitant est de 750 $, celui d'Haïti, de 1500 $, le taux d'analphabétisme est de 90 %, comparativement à 50 % en Haïti, et le taux de mortalité infantile est de 130 sur 100 000 au Mali par rapport à 68 sur 100 000 en Haïti.

Et pourtant, je choisirais de vivre à Bamako plutôt qu'à Port-au-Prince. Les hôpitaux sont pauvres mais ils fonctionnent, la circulation est régulée aux heures de pointe, les lycées sont propres et bondés, les fonctionnaires fonctionnent, les touristes envahissent le marché des Artisans et on peut se promener dans la ville en toute sécurité. Pourtant, le Mali a connu son lot d'atrocités, ses dictatures, ses guerres civiles, ce qui n'empêchera pas la tenue d'élections relativement démocratiques dans quelques semaines.

En Haïti, rien de tout cela. Seulement un immense bidonville sans foi ni loi, qui s'étend sur 28 000 kilomètres carrés. Pas de gouvernement, pas de services publics, un cas unique au monde, «une société sans État», comme le dit Régis Debray dans un rapport qu'il a rédigé pour le gouvernement français.

Il faut dire que l'histoire du premier pays noir indépendant n'est qu'une longue suite de guerres, de pillages, de corruptions et de violences. Ce pays n'a jamais connu la paix et la stabilité. Deux cents ans de tragédies. Ce pays n'a jamais existé. Son histoire commence par le génocide des 300 000 Indiens taïnos qui peuplaient l'île. Les Français en feront la plus importante de leurs colonies sur le plan économique. À l'époque, le sucre rapporte autant que le pétrole. Puis vint le 1er janvier 1804. Les esclaves boutent les Français dehors. La joie de l'indépendance durera le temps d'un réveillon. Les rois sanguinaires succèdent aux empereurs démagogues, les militaires ignares aux policiers bestiaux. À partir de 1915, les Américains s'installent, poursuivant la dislocation du pays. Les dépouilles sont partagées par quelques familles de mulâtres qui possèdent le pays tout entier. Papa Doc et ses tontons-macoutes terrorisent le pays pendant 20 ans. Quand Aristide arrive au pouvoir, en 1990, Haïti est une carcasse vidée de son sang, une sorte de zombie engourdi qui se laisse manipuler au gré de la pensée magique. En 1994, les États-Unis, submergés par les réfugiés haïtiens, décident de couper court à cette invasion. L'opération «Restore Democracy» ramène Aristide dans ses valises et la promesse d'un avenir meilleur. Mais un avenir avec qui, un avenir comment?

***

Je l'ai dit plus haut: il n'existe pas de société haïtienne. Pas de véritables partis politiques, pas de classe moyenne, pas de gouvernement, pas d'industrie, juste des pauvres, des millions de pauvres qui penchent toujours du côté du plus fort et quelques familles riches qui se partagent le gâteau avec quelques politiciens corrompus. Dans quel pays de la planète une bande de malfrats pourrait-elle remettre en question l'existence d'un gouvernement? Seulement en Haïti.

On nous dit maintenant que la communauté internationale va se mettre sérieusement au travail pour faire d'Haïti un véritable pays. Mais avec qui, en se fondant sur quelles institutions, en encourageant quel système d'éducation? Sous Papa Doc et, par la suite, sous son fils, aussi grassouillet qu'incompétent, presque tous les cerveaux, les médecins, les écrivains, les économistes, les travailleurs communautaires et les leaders syndicaux ont choisi l'exil. Et il faut les comprendre. Tant bien que mal, des centaines d'ONG tentent en ordre éparpillé de remplir ce vide, de donner un semblant d'ordre là où règne le désordre absolu. Autant soigner le cancer avec de la camomille.

Instaurer manu militari un semblant d'ordre et de sécurité dans le pays pour le remettre par la suite entre les mains de la même classe de politiciens qui ne savent de la politique que les discours ampoulés ne changera rien. Les politiciens haïtiens ne représentent personne. Accroître l'aide traditionnelle ne changera rien non plus: l'argent de la coopération va se perdre dans les méandres obscurs du petit appareil étatique. Comment soigner quand il n'y a pas de médecins, enseigner quand il n'existe pas de système d'éducation, créer des emplois quand il n'y a pas d'épargne locale? Comment importer quand la seule exportation rentable est la cocaïne?

Je sais que cette analyse est sévère et qu'elle offensera quelques amis haïtiens. Mais soyons francs, pour une fois: depuis trop longtemps, la communauté internationale fonde ses interventions sur un mythe, celui de l'existence d'un pays qui, en fait, n'existe pas. Jamais avons-nous fait face à un tel cul-de-sac, à un tel vide absolu. La question qui se pose est relativement simple et en même temps horriblement troublante: ce pays peut-il se sauver lui-même et retrouver, dans le cadre d'une coopération classique, le chemin d'une normalité qu'il n'a jamais connue? Demande-t-on à un malade agonisant de marcher? Non. On le pose sur une civière et on le mène à la salle d'opération. Puis, on le met aux soins intensifs. Si la communauté internationale n'est pas prête à littéralement hospitaliser ce pays, il serait plus honnête de s'en retirer à tout jamais et d'admettre qu'une plaie sanglante existera toujours dans notre hémisphère.


Vos réactions


L'hôpital ou l'abandon : Ma réaction - par Evariste MIDY
Le dimanche 14 mars 2004 14:00

Drôle de theorie! - par Jackou Alte (jacalt1224@aol.com)
Le samedi 13 mars 2004 10:00

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