Afrique - Esclaves de la guerre

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Louise-Maude Rioux Soucy
Édition du vendredi 05 mars 2004

Mots clés : guerre

Un enfant sur trois enrôlé dans les armées est une fille

Photo: Agence Reuters

Victimes méconnues des guerres africaines, les enfants-soldats sont pourtant légion au sein des forces et des groupes armés. Au Mozambique, en Ouganda et en Sierra Leone, ils forment à eux seuls la moitié des effectifs. Ce qu'on sait moins, c'est que le tiers d'entre eux sont des filles, un triste fait dont Droits et Démocratie s'est fait le porte-parole mercredi devant les Nations unies.

Les filles-soldats sont une réalité africaine que trop de gouvernements tendent encore à masquer, niant leur présence dans les rangs de leur propres armées tout en dénonçant mollement leur enrôlement au sein de celles de leurs opposants, dénonce une étude dévoilée mercredi par l'organisation canadienne de défense des droits de l'homme Droits et Démocratie.

Intitulée Où sont les filles?, cette étude signée par Susan McKay et Dyan Mazurana est le fruit de trois ans et demi de travail sur le terrain. Les deux chercheures se sont plus précisément penchées sur l'expérience des filles au sein des forces et groupes armés dans le cadre des conflits survenus dans le nord de l'Ouganda, en Sierra Leone et au Mozambique. Elles révèlent que les filles y sont non seulement nombreuses mais essentielles.

«Il y a, dans les armées de ces trois pays, 50 % d'enfants, dont 30 % sont des filles», raconte Ariane Brunet, coordonnatrice à Droits et Démocratie, qui sait que si c'est une honte pour ces armées de compter des filles dans leurs rangs, c'est une honte dont elles ne peuvent toutefois pas se passer. «Les filles sont absolument essentielles à la viabilité économique des armées d'aujourd'hui en Afrique», confirme Mme Brunet.

Au sein de l'armée ou des milices, les filles-soldats ne se chargent pas que des tâches traditionnelles. Elles sont combattantes, pilleuses, porteuses et espionnes mais aussi informatrices ou messagères. Quand elles ne sont pas esclaves sexuelles ou épouses forcées de chefs de guerre. Enceintes, elles doivent quand même prendre part aux combats. «J'ai combattu avec mon petit attaché dans mon dos. J'ai demandé à combattre, j'ai demandé une arme. C'était le seul moyen de m'échapper», raconte Esther R., alors enceinte et mère d'un enfant de trois ans, conçu et né en captivité.

Victimes et bourreaux

De 1990 à 2003, des filles étaient enrôlées dans 55 pays. Dans 38 d'entre eux, elles participaient à des hostilités, toutes dans des conflits internes. Dans tous ces pays, sauf peut-être en Somalie et au Bangladesh, certaines se sont enrôlées volontairement. Cette notion d'engagement libre prête toutefois à confusion. Par exemple, les enfants des zones de guerre de l'est de la République du Congo ont le choix entre «s'engager, devenir des enfants des rues ou mourir», notent Susan McKay et Dyan Mazurana. Quand ils ne sont pas purement et simplement enlevés.

La petite Rosa P., qui a grandi dans les rangs de l'Armée de la résistance du Seigneur (ARS) ougandaise de 1996-2002, raconte: «On enlevait des enfants dinkas et lukoyas, on leur faisait porter de lourdes charges, parfois on les tuait. On capturait des fillettes pas plus vieilles que huit ans, on les utilisait pour combattre, la plupart étaient tuées dans les combats.»

Souvent, les filles doivent poser des actes extrêmes qui les hanteront toute leur vie. Boire de l'eau dans un crâne humain, manger de la chair humaine, ramasser des paniers d'oreilles ou de mains coupées sont des pratiques répandues. Battre à mort ses professeurs ou ses voisins, tuer ses parents, ses frères et soeurs et torturer ses collègues sont des actes encore trop souvent exigés.

À la fois victimes et bourreaux, les responsables des programmes de démobilisation et de réintégration ne savent pas comment aborder les filles-soldats. «Trop souvent, on fait des victimes des femmes et des enfants et on reste passif devant cela, croit Ariane Brunet. Si on les regarde seulement comme des victimes, comment saurons-nous les rejoindre?»

Souvent stigmatisées à leur retour dans la communauté, les filles-soldats démobilisées ont en effet de la difficulté à réintégrer la vie civile. Selon les deux chercheures, les responsables des programmes de démobilisation et de réintégration devraient plutôt développer une approche sexospécifique. «Il faut penser les choses différemment, explique Mme Brunet. Il faut repenser la notion d'enfant comme la notion d'adulte.»

En Sierra Leone, c'est toute la communauté qui est mise à profit. «L'opprobre, le crime est partagé par toute la communauté. C'est une façon non seulement de guérir l'enfant mais de s'assurer que cette situation est acceptée par l'ensemble de la communauté», explique Ariane Brunet.

Mais encore faut-il que les filles aient accès à tous ces programmes. «C'est là l'enjeu majeur que soulève cette étude», conclut Ariane Brunet, qui compte suivre ce dossier de très près. Les deux auteurs ont quant à elles déjà fait le même choix et s'envoleront bientôt pour l'Afrique afin de poursuivre leurs travaux.


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