Haïti tourne la page Aristide

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Jean-Pierre Legault
Édition du lundi 01 mars 2004

Mots clés : aristide

Le président parti, des forces internationales arrivent. Les rebelles affirment vouloir désarmer

Des Haïtiens manifestaient leur joie dans les rues de Port-au-Prince après l'annonce du départ du président Jean-Bertrand Aristide, hier.

Photo: Agence Reuters

Les forces internationales ont commencé à arriver en Haïti, hier, peu après le départ en exil du président Jean-Bertrand Aristide et son remplacement par le président de la Cour suprême, Boniface Alexandre. Un autre chapitre de l’histoire mouvementée de la jeune démocratie s’est ainsi clos, ouvrant la voie à un renforcement des institutions démocratiques souhaité tant par l’opposition que par la société civile.

C’est la fin d’un prêtre devenu «dictateur», mais non la fin de l’idéal qu’il a incarné pendant une dizaine d’années. Ce départ, réclamé à grands cris par de larges secteurs de la société haïtienne, a été salué avec joie par les principaux chefs des forces rebelles, qui contrôlent la moitié du pays. Ils ont fait savoir qu’ils désarmeraient une fois un nouveau gouvernement en place, saluant du même coup l’arrivée de soldats américains, prélude de la mise en place d’une force internationale. Pendant ce temps, les milices de partisans d’Aristide, les chimères, écumaient les rues de Port-au-Prince. La capitale vit depuis quelques jours dans un climat de terreur forçant une partie de la population civile à se terrer.
Les premiers rebelles — une dizaine, semble-t-il — sont entrés dans la capitale hier, ont sillonné la ville dans des camionnettes et distribué les embrassades à une population dont ils se perçoivent comme les libérateurs. Certains d’entre eux ont même discuté avec des journalistes avant d’entamer la mission qu’ils se sont assignée: protéger les habitants de la capitale.
Les fortes pressions de la communauté internationale, particulièrement celles de Washington, auront donc eu raison de l’entêtement de Jean-Bertrand Aristide qui s’accrochait à son poste, incapable de rétablir même un semblant d’ordre et qui refusait d’admettre que le pays était plongé dans le chaos, l’insécurité et l’incertitude quant à l’avenir.
Le président démissionnaire, qui avait assuré jusqu’à la dernière minute qu’il irait jusqu’au bout de son mandat en 2006, a quitté, très tôt hier matin, Port-au-Prince. Plusieurs pays ont été évoqués comme pays d’accueil. Une chose est sûre cependant: Aristide ne se réfugiera pas aux États-Unis, a déclaré la conseillère à la Sécurité nationale, Condoleezza Rice, comme il l’avait fait en 1991. Le secrétaire d’État, Colin Powell, s’est entretenu avec le président sud-africain, Thabo Mbeki. Il a également parlé avec les ministres des Affaires étrangères d’Argentine, de France, de la Jamaïque et du Panama. Le Maroc et Taïwan sont aussi nommés comme pays d’accueil possibles. Le Panama et le Costa Rica ont fait savoir, hier, qu’ils seraient prêts à offrir l’asile temporaire au président démissionnaire.
Quelques heures après le départ de Jean-Bertrand Aristide, le président de la Cour suprême, qui assurera l’intérim, a appelé la population au calme.
Sa tâche sera titanesque: rétablir l’ordre et la loi et assurer une sortie de l’impasse politique qui sévit à Haïti qui n’a plus de Parlement depuis janvier, les mandats ayant expiré en janvier sans que des élections n’aient pu avoir lieu. Il devra donc appuyer sa légitimité sur la confiance des parties en cause. Et surtout, rétablir le jeu démocratique entre l’opposition politique, les lavalassiens — le parti d’Aristide —, et le groupe des 184, dont les rapports ont été empoisonnés par l’attitude intransigeante d’un président aveugle.
Le président américain, George W, Bush, s’est empressé de donner son appui à M. Alexandre. La France s’est également réjouie du départ du président Aristide. «La voie est ouverte à un retour à l’ordre constitutionnel et à la mise en place d’une union nationale», s’est félicité le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin.
Le premier ministre canadien, Paul Martin, a pour sa part dit espérer que «le départ d’Aristide mettra un frein à l’escalade de la violence». Le premier ministre a demandé aux parties impliquées dans la crise actuelle de respecter l’ordre constitutionnel et l’État de droit.
L’envoi d’une force internationale en Haïti, proposée dans la semaine par la France, est maintenant réalité. Outre les 200 soldats américains arrivés sur place, hier, la France a annoncé l’envoi d’un détachement d’environ 200 hommes qui arriveront en Haïti aujourd’hui. Des soldats canadiens sont déjà sur place et gardent une partie de l’aéroport de la capitale.
D’autres pays se joindront aux forces internationales avec l’assentiment du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a discuté, hier en début de soirée, d’une résolution autorisant le déploiement de soldats étrangers pour une mission de stabilisation. Le Canada, a fait savoir hier le ministre des Affaires étrangères Bill Graham, entend bien participer à cette mission. «Nous allons y être lorsque la situation le justifiera, parce que c’est important d’avoir des troupes là-bas.»
Quelque 120 soldats appartenant au 2e bataillon du régiment royal canadien de Gagetown, au Nouveau-Brunswick, étaient encore à la base militaire ontarienne de Trenton hier en compagnie de soldats du Groupe des opérations interarmées de Kingston dans l’attente de l’ordre des autorités pour partir à destination d’Haïti.

Réaction violente
Les réactions à l’annonce du départ d’Aristide ont été aussi promptes que furieuses dans les rues de Port-au-Prince. Lorsque la rumeur de la démission d’Aristide s’est répandue dans la capitale, hier matin, des partisans du président, des chimères, ont parcouru les rues de la capitale, les armes à la main. Certains auraient tiré dans la foule sur le Champ de Mars, devant le Palais national, selon des journalistes sur place.
L’anarchie régnait à Port-au-Prince et des magasins ont été pillés. Des pillards s’en sont pris à un poste de police de Pétionville, faubourg des hauteurs de la capitale. Les policiers surveillant la principale prison du pays, proche du Palais national, ont déserté les lieux, certains changeant d’uniforme pour éviter d’être identifiés, ont rapporté des témoins. La prison s’est alors vidée et quelque 2000 détenus se sont éparpillés dans la capitale. Mais la police s’est rendue devant le Palais national en après-midi, a dispersé les manifestants et la violence à cet endroit a cessé.
Nombre d’observateurs craignent maintenant des affrontements entre les partisans du président déchu et les rebelles qui encerclent la capitale.
À Cap-Haïtien, la deuxième ville du pays, tombée aux mains des insurgés dimanche dernier, les rebelles ont salué le départ d’Aristide. Leur chef, Guy Philippe, a annoncé que ses troupes viendraient prochainement dans la capitale «apporter la sécurité aux gens», mais nous n’avons plus l’intention de combattre. Je pense que le pire est passé à présent», a-t-il déclaré.
Cet ancien chef de la police de Cap-Haïtien, rentré au début du mois de son exil dominicain pour prendre la tête de l’insurrection, s’est en outre félicité de l’envoi en Haïti d’un contingent américain. «Nous les attendons. Nous avons besoin d’eux. Ils auront notre totale coopération», a-t-il insisté.
Un autre commandant rebelle, Winter Étienne, a dit que les rebelles désarmeraient une fois un nouveau gouvernement en place. Les rebelles forment des forces disparates dirigées par un ancien chef d’une milice pro-Aristide, Butteur Métayer, un ex-patron de la police de Cap-Haïtien, Guy Philippe et un ancien chef d’une milice paramilitaire responsable de tortures sous la junte après le renversement de Jean-Bertrand Aristide en 1991, Louis-Jodel Chamblain.
L’opposition politique s’est aussi réjouie du départ du président. «C’est un très grand jour, un jour de soulagement pour le peuple», a indiqué l’un des principaux dirigeants de l’opposition, Evans Paul, ancien maire de Port-au-Prince. «J’espère que Jean Bertrand Aristide sera le dernier dictateur d’Haïti», a-t-il ajouté.
Il s’est prononcé pour la mise en place rapide d’un gouvernement de transition capable d’organiser des élections crédibles et démocratiques.
L’opposition politique et la société civile réunies dans la plate-forme démocratique doivent rencontrer ce midi des représentants de la communauté internationale.
Selon Evans Paul, il y aura dans la matinée une réunion avec des représentants des insurgés qui contrôlent plus de la moitié du pays. Micha Gaillard, un autre chef de l’opposition, a indiqué qu’il y avait déjà eu des contacts par des intermédiaires.
Le président par intérim, Boniface Alexandre, est conscient de la lourde tâche à accomplir. «Ce ne sera pas facile. Haïti est en crise et a besoin de tous ses fils et filles.»

Avec Reuters, AFP, Associated Press et Canadian Press


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La violence en Haïti - par pierre brousseau
Le lundi 01 mars 2004 11:00

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