La bédé québécoise à l'âge adulte, dîtes-vous?

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Fabien Deglise
Édition du samedi 31 janvier et du dimanche 01 février 2004

Mots clés :

Mais ouvrez les yeux, cher ami: les faits sont là!

Tiré du Naufragé de Memoria - l'abîme, Jean-Paul Eid et Claude Paiement, éditions les 400 coups

C'est une salle à manger comme les autres, dans un appartement tout ce qu'il y a d'ordinaire du quartier Mile-End, à Montréal. Avec ses meubles en bois datant d'une autre époque, ses bibelots, sa table encombrée de revues, de livres, de papiers de toute sorte... Simple et subtilement désordonné. Mais en même temps unique lorsqu'on se met à respirer le petit parfum de succès qui flotte sur cette résidence privée, siège social discret et atypique de la maison d'édition La Pastèque.

Et quel succès! Après cinq années d'existence à peine, le petit éditeur de bande dessinée qui monte vient d'emmener, depuis la table de son bureau-cuisine, son auteur phare, Michel Rabagliati, le bédéiste derrière les aventures de Paul, vers un sommet: 16 000 exemplaires tirés pour le deuxième chapitre des aventures de cet éternel adolescent, intitulé Paul a un travail d'été. Un tirage mirobolant dans un univers où, depuis 20 ans, les véritables réussites se comptent sur les doigts d'une seule main et où les grands coups ont rarement atteint, à ce jour, les 3000 exemplaires vendus. Parfois 6000, dit-on.

Le chiffre est magique mais loin d'être mystérieux: après avoir séduit le public québécois, Paul et son auteur poursuivent toujours leur course en Amérique du Nord dans une version anglaise éditée chez Drawn & Quarterly (le pendant anglo-montréalais de La Pastèque), en France mais aussi aux Pays-Bas, en Italie et prochainement en Espagne, où l'existence paisible de cet animateur d'un camp de vacances des Laurentides séduit les nostalgiques des années 70. Et induit immanquablement de nouvelles rééditions.

«C'est historique», lance Michel Viau, rédacteur en chef du magazine Safarir et auteur du Répertoire des publications de bandes dessinées au Québec des origines à nos jours. «Si on fait abstraction des bédéistes québécois qui se sont exilés en Europe, c'est la première fois qu'un auteur d'ici, publié ici, réalise une telle performance.»

Historique. Le mot est bien senti. Mais il est aussi le reflet du dynamisme qui anime depuis le tournant du siècle l'univers de la bande dessinée québécoise.

L'ébullition saute aux yeux. Une balade dans une librairie consacrée au neuvième art, voire dans une chaîne spécialisée dans les livres, les revues et les chandeliers, suffit d'ailleurs pour s'en convaincre.

Sur les étagères, les récits mis en vignettes au Québec s'y multiplient désormais au milieu des traditionnelles bédés franco-belges qui inondent depuis toujours le marché (entre 95 et 99 % du total, selon diverses sources) sans pour autant s'afficher honteusement à côté des oeuvres léchées en couleurs avec couverture cartonnée des Casterman, Dargaud et autres Seuil.

C'est que les temps changent. Et aujourd'hui, la bande dessinée québécoise se décline elle aussi sur papier glacé et en couleurs, s'il vous plaît, avec les aventures de la séduisante Karina Kuan, ex-conceptrice en chef d'un univers virtuel commercial infecté par un virus qui bouleverse l'existence des visiteurs de Memoria. L'Abîme, tome 2 de ce récit de science-fiction (Le Naufragé de Memoria, publié chez Les 400 coups) tout droit sorti de l'imaginaire d'une figure marquante du défunt magazine Croc, Jean-Paul Eid, et de l'auteur dramatique Claude Paiement, vient en effet d'atterrir sur les présentoirs. Avec un scénario capable d'émouvoir les fidèles de The Matrix (le film), une facture franchement européenne et un ton résolument nord-américain qui font plaisir à lire. «C'est du beau travail, lance Michel Viau. On n'a pas souvent été habitués à ça.»

Et le «ça» englobe autant l'esthétisme que la chance pour les lecteurs de mettre la main sur le deuxième volet d'une histoire à suivre, une tactique commerciale largement exploitée par les éditeurs européens pour fidéliser la clientèle et attiser l'esprit bédéphile propre aux mâles, principaux consommateurs du neuvième art. «Il a fallu attendre quatre ans, certes, poursuit Michel Viau. Mais par le passé, les suites de ce genre ne voyaient tout simplement pas le jour car les maisons d'édition fermaient leurs portes entre-temps.»

C'était une autre époque, celle où l'industrie -- tout comme ses auteurs -- vivotait avec ses tirages faméliques, ses albums en format jetable (c'est-à-dire sur du papier de qualité inférieure et avec une couverture de type magazine de luxe) et son goût plus que prononcé pour la satire et l'humour de cours de récréation en trois ou quatre cases, parfois en une page. Les pièces majeures, un tantinet cérébrales, existaient aussi. Mais elles étaient rares et peu aptes à stimuler le rêve du collectionneur. Et, surtout, elles circulaient sous le manteau, faute d'un réseau de distribution adéquat pour les faire rayonner.

«Aujourd'hui, c'est un nouveau chapitre qui s'écrit pour la bande dessinée d'ici», lance Jimmy Beaulieu, auteur de Moins 22 degrés Celsius (Mécanique Générale). «Le milieu se porte très bien. Nous avons atteint une maturité qui commence à se répercuter sur les produits mis en marché.»

«La chose était prévisible», dirait un concombre masqué. Les conditions gagnantes ont en effet été rassemblées, sans le vouloir, depuis le début des années 90 pour finalement donner son envol à l'univers de la bédé made in Québec, jugent aujourd'hui en choeur les principaux artisans de cette révolution. «Dans les années maigres de la bédé, beaucoup d'auteurs ont jeté l'éponge face au peu de débouchés que pouvait leur offrir le milieu», explique Jean-Paul Eid, l'homme derrière le coup de crayon du Naufragé de Memoria, dont le premier tome, Scaphandre 8, s'est vendu à 4000 exemplaires. «Certains se sont exilés en Europe, comme Julie Doucet [qui publie ses Chroniques de New York au Seuil] ou Thierry Labrosse [star montante de la bédé en France avec les aventures de Moréa, publiées aux Éditions Soleil]. D'autres sont aussi allés voir du côté de l'illustration publicitaire ou encore du dessin animé, qui offraient de meilleures conditions de travail. Et, à travers ces expériences, ils ont affiné leur art pour aujourd'hui revenir en force avec une maîtrise supérieure de leur coup de crayon mais aussi une maîtrise de la construction du récit, qui va leur permettre de surprendre les lecteurs.»

C'est un fait: derrière les tables à dessin, les talents sont désormais nombreux. Et pour ne rien gâcher, les lieux qui permettent de s'exprimer sont mieux organisés. «C'est ce qui fait la différence», dit Yves Millet, de la librairie Fichtre!, aussi responsable de la maison d'édition Zone Convective. «Il y a huit ans encore, beaucoup d'éditeurs étaient présents sur le marché et les auteurs s'arrangeaient aussi pour s'autoéditer. Beaucoup d'albums étaient lancés. Mais la distribution était déficiente, le paysage de la bébé, plutôt désordonné, et il fallait vraiment être un missionnaire pour survivre dans cet univers», poursuit l'ex-patron des Éditions Phylactères, une maison d'édition québécoise qui a fermé ses portes en 1993 «pour cause d'essoufflement».

Une décennie plus tard, le missionnariat est toujours de rigueur. «La qualité est là, les tirages sont encourageants, mais il faut toujours poursuivre sur notre lancée pour conquérir de nouveaux publics», lance Frédéric Gauthier, fondateur, avec Martin Brault, de La Pastèque. Et, en la matière, la concentration semble être la clef.

En effet, aujourd'hui, l'industrie québécoise de la bédé n'est tirée que par une poignée de joueurs: Les 400 coups, qui chapeaute également la maison Zone Convective, Mécanique Générale, La Pastèque, L'Oie de Cravan et Drawn & Quarterly, maison spécialisée dans la bédé de langue anglaise.

Le corollaire, lui, est difficile à éviter: ces maisons, qui sortent de trois à huit nouveaux titres par année, peuvent désormais se vanter d'avoir des catalogues toujours plus étoffés, des auteurs phares dont on parle et surtout cette stabilité dans le temps qui fait toute la différence lorsque vient le temps de fidéliser la clientèle et d'intéresser les libraires à leurs produits. «Les réseaux de distribution sont plus efficaces. La promotion, la recherche de subventions aussi, dit Jimmy Beaulieu. Elles ont les reins plus solides, ce qui leur permet de développer de nouveaux projets et de les mener à terme.» Avec une vision davantage internationale qui semble pour le moins salvatrice.

La Pastèque fait d'ailleurs son beurre de ce principe. Les 28 titres actuellement à son catalogue sont québécois dans une proportion de 50 %. Le reste vient des États-Unis ou de l'Europe, où la maison poursuit la construction de sa toile et y distribue également les auteurs d'ici. «C'est la seule façon pour eux d'arriver à vivre de la bédé. Le marché est encore trop petit ici, dit Frédéric Gauthier. Quand on est arrivés, en 1997, c'était pour brasser la cage. On parlait beaucoup de mondialisation à l'époque. Nous, on a voulu mettre le concept en application», ajoute-t-il, la main posée sur Wir Können ja Freunde Bleiben (Nous pourrions rester amis), une bédé remarquable, signée par un émule allemand de Rabagliati et glanée au Festival d'Angoulême la semaine dernière, que La Pastèque espère pouvoir traduire pour le marché francophone.

L'oeuvre, d'un dénommé Mawil, est à des années-lumière des Lucky Luke, Tintin et autres Natasha qui ont longtemps été des références en la matière. Ou même des Bilal, Pratt et Tardi, qui ont fait rêver des générations de lecteurs. «Mais ce qui plaît en ce moment, c'est le roman graphique, comme le font Rabagliati ou même Guy Delisle [un Québécois que le public français a adopté avec ses légendaires Pyongyang et Shenzhen, publiés à L'Association], dit Jimmy Beaulieu. Et c'est normal, car aujourd'hui, la bédé ne peut plus faire concurrencer, comme par le passé, le reste de l'univers du divertissement, les jeux vidéo, les séries télévisées, le cinéma. Elle revient donc à l'essentiel, quelque chose d'intimiste, une sorte d'antidote au spectaculaire qui nous entoure.»

Le succès de Paul en témoigne, même si ses aventures simplistes se déroulent sur 150 pages en noir et blanc, un style longtemps sous-estimé et écarté du revers de la main par le grand public. «Mais les perceptions changent, dit l'auteur, Michel Rabagliati. Aujourd'hui, c'est pour des raisons esthétiques qu'on fait ça. Et ça fonctionne. Les gens s'y retrouvent car le papier est de qualité, le graphisme intéressant, et le récit les émeut.» «Et c'est ce que nous allons continuer à développer, renchérit M. Gauthier. Pour qu'un livre plaise, il doit aussi être beau.»


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