Sainte-Justine dépistera 2614 enfants
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Une chirurgienne séropositive a opéré pendant 13 ans à l'insu de la direction

Photo: Jacques Nadeau
Les 2614 patients visés par cette opération, dont certains sont aujourd'hui adultes, recevront, ou ont déjà reçu hier, une lettre par courrier recommandé les invitant à aller passer un test de dépistage du VIH au cours des prochains jours.
Pour des raisons de confidentialité, la direction de l'hôpital a catégoriquement refusé de dévoiler le nom de la chirurgienne qui a opéré tous ces patients, mais plusieurs médias électroniques ont jugé bon de dévoiler dès hier soir l'identité de cette personne. Les parents qui ont reçu une lettre ont aussi été rapidement en mesure de savoir le nom du médecin concerné.
La direction de Sainte-Justine s'est employée hier à rassurer la population en soulignant que les risques que ce médecin séropositif ait infecté un enfant étaient extrêmement faibles. «Nous estimons que les risques sont très faibles. En fait, certains pourraient même trouver que cette démarche est d'une prudence excessive, mais nous avons cru bon de la faire. La valeur du droit à l'information est importante et nous voulons rassurer les patients hors de tout doute sur l'état de leurs enfants», a souligné hier le Dr Lucie Poitras, directrice des services professionnels à Sainte-Justine.
Selon le Dr Poitras, les risques qu'un médecin séropositif transmette le VIH lors d'une intervention chirurgicale sont évalués à deux sur un million. À ce jour, il n'y aurait que deux cas connus de contamination du VIH d'un médecin à un patient lors d'une chirurgie: l'un en France et l'autre en Espagne. Un dentiste américain aurait aussi infecté en Floride de trois à six de ses patients. «Nous ne nous attendons pas à trouver un seul cas de transmission du VIH. Mais l'enquête doit se faire et elle est importante», a pour sa part insisté le Dr Richard Lessard, directeur de la Santé publique de Montréal, qui a été saisi de ce problème par la direction de Sainte-Justine.
Un suivi obscur
C'est plutôt la séquence des événements survenus entre 1990 et 2003 qui a jeté le discrédit hier sur l'hôpital Sainte-Justine et l'a forcé à démarrer ce dépistage massif. En effet, la direction de l'hôpital affirme n'avoir été informée que le 9 janvier dernier de la séropositivité de cette chirurgienne, par un de ses collègues médecins qui a ressenti l'obligation morale d'en informer la direction. La chirurgienne a cessé de pratiquer en juin 2003, quelques mois avant sa mort.
Selon le Dr Poitras, cette chirurgienne se savait infectée du VIH dès 1991 et avait informé ses supérieurs immédiats de ce fait. À l'époque, un comité d'experts formé par le chef de département de chirurgie pour statuer sur cette délicate question avait conclu qu'elle pouvait poursuivre sa pratique de façon sécuritaire si elle évitait d'effectuer certaines opérations jugées à haut risque et prenait des mesures de précaution exceptionnelles.
Ce faisant, ce comité suivait les lignes directrices émises à l'époque par le Center for Disease Control (CDC) d'Atlanta. Pendant tout ce temps, la haute direction n'a cependant pas été informée de ces décisions.
Selon nos informations, ce comité d'experts a recommandé à l'époque à la chirurgienne le port d'une double paire de gants lors d'une intervention, ainsi que l'usage d'un porte-aiguille, pour prévenir le contact direct entre le doigt du chirurgien et l'aiguille. Cette dernière n'a procédé à aucun accouchement, aucune chirurgie orthopédique, ni aucune chirurgie jugée invasive.
Malgré tout, la direction de Sainte-Justine affirme ne pas retrouver de traces écrites, à partir de 1996 et jusqu'en juin 2003, qu'un suivi adéquat ait été accordé par ce comité d'experts au cas de cette chirurgienne, pour vérifier si les mesures de précaution étaient toujours strictement observées. «C'est pour cette raison que nous faisons cette opération», a affirmé le Dr Poitras.
«On aurait aimé être informés avant. On aurait aimé pouvoir éviter la situation actuelle», a insisté la porte-parole de l'hôpital.
La plupart des médecins de Sainte-Justine qui ignoraient jusqu'ici la condition de leur collègue ont aussi été soufflés hier matin par cette nouvelle. «Nous savons toutefois que c'est un médecin respecté, qui a sûrement pris toutes les précautions nécessaires durant sa pratique. Mais cela pose tout de même la question de jusqu'où la confidentialité doit être respectée», a dit l'un d'eux, qui a tenu à garder l'anonymat.
C'est d'ailleurs une question sur laquelle le Collège des médecins entend se pencher. Saisi de cette affaire le 9 janvier dernier, le Collège a soutenu hier qu'une enquête administrative a été amorcée pour éclaircir les comportements des médecins impliqués dans la décision prise à l'époque. «Il y a des questionnements relatifs au comportement déontologique ou professionnel de certains médecins, et le comité administratif du Collège a nommé un médecin investigateur qui a le mandat de faire l'investigation de ces gestes», a affirmé hier le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins. Le rapport de cet enquêteur est attendu au mois de mars.
Mais selon le Dr Robert, rien ne justifie à l'heure actuelle un dépistage systématique de tous les chirurgiens. «Cela n'est pas plus indiqué pour les médecins que pour les patients», dit-il.
Le Collège travaille d'ailleurs à réviser sa position concernant la marche à suivre pour un médecin atteint d'une maladie transmissible par le sang. De nouvelles lignes directrices sont attendues à ce sujet à la fin de mars. Selon le Dr Robert, le code de déontologie médicale mentionne précisément qu'un médecin ne doit pas exposer ses patients à un risque s'il est lui-même porteur d'une maladie infectieuse, mais des règles plus précises sont souhaitées dans l'avenir. «Est-ce que nous devons aller plus loin pour éviter une telle situation?», a demandé le Dr Robert.
2 % des enfants opérés sont ciblés
Tout compte fait, c'est environ 2 % des 158 000 enfants opérés entre 1990 et juin 2003 qui seront touchés par cette relance. «Quand on parle de 2614 patients, ce n'est pas 2650. Nous avons les noms de tous ces patients. Tous ceux qui ne recevront pas de lettre enregistrée ne sont pas à risque», a insisté le Dr Poitras.
Pour obtenir plus d'information, les parents de la grande région de Montréal et de la zone 450 peuvent appeler au (514) 739-1142, et ceux de l'extérieur de ces régions au 1 888 539-3444.
Selon des parents qui ont reçu la lettre hier les avisant que leur enfant était visé par ce rappel, le centre d'appels de Sainte-Justine était très prompt hier à les transférer à une infirmière, qui s'acquittait de les rassurer sur le faible risque de transmission du VIH et de leur fixer un rendez-vous pour un dépistage. Pour ceux qui n'avaient pas encore reçu de lettre, il fallait toutefois s'armer de patience pour obtenir une des téléphonistes en mesure de vérifier si leur enfant figurait sur la liste des patients opérés par la chirurgienne infectée.
Dès hier après-midi, des parents se sont rendus au centre de prélèvements de Sainte-Justine pour faire passer le test de dépistage du VIH à leurs bambins. Les parents devront patienter deux semaines avant d'obtenir les résultats. Durant tout le week-end, une équipe spéciale sera sur place pour réaliser des tests de dépistage à Sainte-Justine. Les prélèvements sanguins peuvent aussi être réalisés en région, mais les analyses seront centralisées à Sainte-Justine, et les résultats livrés aux parents par des professionnels de la santé.
«Cette situation est complexe et délicate, car elle met en présence des valeurs qui peuvent s'opposer. Les enfants et leurs parents ont le droit légitime d'être bien informés de leur état de santé. D'autre part, les patients et, dans ce cas-ci le médecin atteint, ont le droit légitime au respect de leur personne et à la confidentialité de l'information nominative les concernant. Il ne nous appartient pas de trancher sur cette question. Notre démarche est d'abord de nous assurer de la sécurité des enfants qui nous sont confiés», a soutenu hier le directeur général de l'hôpital, le Dr Khiem Dao.
Vos réactions
Les droits individuels - par Marianne Breton-Thibodeau (mariannebt@hotmail.com)
Le mardi 27 janvier 2004 13:00
Condamnation de la réaction impulsive - par Elysée Dikizeiko (edikizeiko@crscongo.org)
Le vendredi 23 janvier 2004 06:00

