Priorité au bouclier antimissile
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Pressé par les États-Unis, le Canada devra décider de sa participation avant même la révision prévue de sa politique de défense
Ottawa -- Pressé par les États-Unis, le Canada devra décider s'il participe ou non au bouclier antimissile avant même d'avoir procédé à la révision annoncée de sa politique de défense. Le ministre de la Défense, David Pratt, est pourtant prêt à attendre cet examen avant de se prononcer sur les autres dossiers chauds de son ministère.Le débat sur la participation canadienne au bouclier antimissile a repris la semaine dernière avec l'annonce d'un échange de lettres imminent entre le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, et M. Pratt, afin de pousser plus loin les discussions entreprises en juin dernier sur cette question.
Ancien président du comité permanent de la défense, David Pratt a toujours favorisé une participation canadienne au bouclier américain. Il n'a pas changé d'idée, mais insiste: «Je ne suis pas en faveur de la défense antimissile à n'importe quel prix.»
Le gouvernement a encore bien des questions, tant sur le fonctionnement du système que sur la protection des intérêts canadiens, et il a maintenant besoin d'informations privilégiées pour obtenir les réponses nécessaires, dit-il. D'où l'échange de lettres.
Mais avant de prendre une décision, le cabinet Martin ne pourra pas faire l'économie d'une consultation, ne serait-ce qu'au sein du caucus libéral ou à la Chambre des communes où le Bloc et le NPD s'opposent au projet. Plusieurs députés libéraux, opposés au projet, ont déjà protesté la semaine dernière contre le manque de consultations du caucus au sujet de l'échange de lettres et ils veulent avoir leur mot à dire avant que toute autre décision soit prise. Leur principale inquiétude porte sur l'arsenalisation de l'espace, les Américains persistant à dire qu'ils veulent en arriver un jour à déployer dans l'espace des intercepteurs de missiles balistiques.
Une étude du ministère de la Défense, dont faisait état le Ottawa Citizen vendredi, mettait déjà Ottawa en garde, le printemps dernier, contre le «risque significatif» que posait le projet de défense antimissile «de renforcer les tendances vers l'arsenalisation de l'espace».
Le Canada est contre le déploiement d'armes dans l'espace et M. Pratt dit que cette politique reste inchangée. Mais il croit que tout le monde s'inquiète trop au sujet du volet spatial du bouclier.
Selon les «meilleures estimations», dit-il, «il faudra encore deux décennies avant d'en arriver même à la possibilité d'armes dans l'espace et ça peut se révéler impossible à faire sur le plan soit financier ou technologique». Il est d'ailleurs persuadé qu'aucun gouvernement canadien n'aura à se pencher sur cette question avant longtemps.
Par conséquent, il ne croit pas que le Canada, «un pays souverain», se retrouverait pris dans un engrenage dont il ne pourrait plus s'extirper s'il acceptait maintenant de participer au système composé d'intercepteurs basés au sol et en mer.
Pour tenter de calmer ces critiques, David Pratt ajoute que plusieurs pays occidentaux ainsi que l'OTAN étudient la question de la défense antimissile et que certains tentent même de développer ce qu'on appelle une défense de théâtre, c'est-à-dire des intercepteurs pour des missiles de courte et moyenne portée. Les missiles Patriots, par exemple, sont des intercepteurs de ce type.
Le ministre est toutefois obligé de reconnaître qu'un seul pays, les États-Unis, parle d'un éventuel déploiement d'intercepteurs dans l'espace.
Entre deux feux
Le gouvernement canadien semble coincé entre deux priorités de sa politique de défense: d'une part, son opposition traditionnelle à l'arsenalisation de l'espace et ses efforts multilatéraux à long terme dans ce dossier et, d'autre part, sa participation immédiate à la défense commune de l'Amérique du Nord au moyen d'une série d'ententes avec les États-Unis.
À court terme, il semble que ce soit l'avenir des accords de défense de l'Amérique du Nord qui le préoccupe, bien plus que la protection contre une éventuelle attaque de missile balistique. Malgré cela, David Pratt ne veut pas dire ouvertement si leur existence est en jeu, y compris celui du North American Aerospace Defense Command (NORAD). «J'aimerais mieux ne pas discuter de ce genre de scénario du pire.» C'est pourtant de ces accords qu'il parle quand on l'interroge sur les intérêts canadiens en jeu.
«Nos accords de défense qui remontent aux années 1940 font en sorte que nous prenons des décisions en commun, en particulier en matière de défense aérienne, et nous le faisons avec la contribution de chaque pays.[...] Cela est basé sur la reconnaissance que la défense de l'Amérique du Nord est mieux assurée par le Canada et les États-Unis ensemble que par un ou l'autre des pays agissant seul. [...] Nous devons aborder cette question en comprenant nos responsabilités en ce qui a trait à la défense de l'Amérique du Nord et en traitant de bonne foi avec les États-Unis», dit-il.
Washington n'a pas demandé d'utiliser le territoire canadien pour le déploiement de ses intercepteurs terrestres, qui commencera en octobre prochain en Alaska et en Californie, ni même pour ses radars qui seront basés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Groenland. Les Américains n'ont pas non plus demandé d'argent d'Ottawa, de préciser M. Pratt. Si le Canada accepte de participer au bouclier, il pourrait peut-être envoyer des effectifs supplémentaires au centre de contrôle du NORAD, mais on ne s'attend à rien de plus, assure-t-il.
Malgré son préjugé favorable, David Pratt est évasif lorsque vient le temps d'expliquer en quoi un système antimissile améliorerait la sécurité du territoire canadien. En fait, il admet, quand on lui parle des incertitudes entourant la technologie envisagée, que «de toute façon, ce qui est clair est que la menace n'existe peut-être pas aujourd'hui, à ce moment-ci, mais nous ne savons pas où nous en serons dans deux mois, deux, trois ou quatre ans».
Il évoquera pourtant à quelques reprises la nécessité de se protéger contre les menaces actuelles. «Nous devons faire face aux menaces qui existent maintenant», dit-il, à ceux qui craignent l'évolution future du bouclier. «Nous tentons de faire face aux menaces immédiates», ajoute-t-il plus tard.
À un autre moment de l'entrevue, il rappelle que les Américains ont eu un choc en 1998 lorsque la Corée du Nord a réussi à lancer un missile balistique capable d'atteindre la mer du Japon et maintenant l'Alaska. Washington n'attendait pas ce développement si tôt.
On peut considérer cette menace comme faible, mais, avertit-il aussitôt, la technologie des missiles balistiques évolue rapidement, plusieurs pays y ont maintenant accès et il existe toujours le danger d'un pays tombant aux mains d'un régime hostile.
David Pratt reconnaît volontiers que le Canada a plusieurs autres priorités en matière de sécurité, qu'il s'agisse de sécurité publique, de criminalité ou d'environnement et qu'il doit rester actif sur tous les fronts, y compris dans l'arène multilatérale. Mais cela ne justifie pas à ses yeux d'ignorer la défense de l'Amérique du Nord.
Vos réactions
Oui au Bouclier antimissile - par Jean-Yves Murray (jymurray30@hotmail.com)
Le lundi 12 janvier 2004 19:00

