Culture: le mirage du marché français

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Stéphane Baillargeon
Édition du lundi 12 janvier 2004

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Les exportations culturelles vers la France sont en chute libre

Les Invasions barbares à Cannes puis sur quelques dizaines d'écrans français? Franchement, seulement de la poudre aux yeux. Robert Lepage ou Denis Marleau au Festival de théâtre d'Avignon? Très bien et tant mieux, mais ce n'est que deux fois rien, ou si peu. Dans les faits, la France ne représente qu'un marché infime pour les exportations culturelles canadiennes, un déversoir à peine plus grand que celui de l'Autriche et des Pays-Bas réunis.

Pire, depuis quelques années, malgré quelques bons coups hypermédiatisés, la part française ne cesse de rétrécir, la valeur totale des exportations canadiennes de biens culturels vers ce pays étant passée de 17,4 millions en 1996 à 9,5 millions en 2002. Et avant comme maintenant, il s'agit toujours d'une minuscule goutte d'eau dans la mare des quelque deux milliards d'exportations industrielles du Canada vers l'Hexagone, où dominent les pâtes et papiers, l'aéronautique et l'agro-alimentaire.

Ces données surprenantes ont été fournies au Devoir par le ministère du Patrimoine canadien qui organise aujourd'hui et demain, à Paris, un Forum canadien sur l'entreprise de la culture: quand la culture s'affaire. La rencontre vise précisément à augmenter la part des industries culturelles canadiennes, surtout dans la Francophonie mondiale. On y attend environ 600 participants, dont une moitié venue d'Europe et d'Afrique.

«Nous avons besoin d'autres marchés pour nous développer», dit Philip Stone, directeur général de la Direction générale du commerce et de l'investissement au ministère du Patrimoine. «L'Europe a changé au cours des dernières années. Certains ateliers organisés dans le cadre du Forum devraient nous aider à comprendre les choix à faire pour être davantage présents et intéressants sur ce vaste marché potentiel.»

La dépendance nationale envers le marché américain apparaît presque totale dans les différents secteurs culturels. Les États-Unis absorbent plus de 96 % des biens de la culture de leur voisin du Nord selon les données colligées l'été dernier par Statistique Canada. En plus, la valeur totale des exportations vers ce pays augmente sans cesse, passant de 1,4 milliard en 1996 à 2,2 milliards en 2002.

L'édition enregistre la plus importante progression, de 580 millions à 1,1 milliard. Au total, l'augmentation fulgurante de toutes les exportations culturelles a permis de faire diminuer énormément le déficit de la balance commerciale sur les comptes culturels avec ce pays: le gouffre large de 1,5 milliard il y a huit ans a rétréci à 650 millions en 2002.

Le Cirque du Soleil (CS), le fleuron de l'industrie nationale des arts de la scène, comprend cette sonnante et trébuchante réalité depuis longtemps: les États-Unis constituent un marché formidable à portée de main. C'est là que la compagnie profite. C'est à partir de là qu'elle lance son offensive mondiale.

En juin, le CS, bientôt milliardaire, inaugurera son quatrième spectacle permanent à Las Vegas. On peut parier qu'un autre sera dévoilé avant la fin de l'année dans la salle du MGM Mirage, laissée vide par le retrait de l'affiche du Siegfried & Roy Show. En même temps, le Cirque multiplie sa popularité avec ses émissions télé diffusées par la chaîne Bravo, de sorte que ses spectacles sous chapiteaux mobiles peuvent tourner pendant plus d'une décennie aux États-Unis. Par contraste, la présentation de Saltimbanco à Lyon en mars, marquera le retour du Cirque du Soleil dans ce pays après une quinzaine d'années d'une très profitable absence...

À peine 4 % des biens culturels canadiens se retrouvent ailleurs qu'aux États-Unis. Certains marchés évoluent en dents de scie, celui du Japon par exemple, où le Canada envoyait 4,2 millions en 1996, 17 millions en 2001, 7,2 millions en 2002. D'autres régressent sans cesse avec une chute, en huit ans, de 36 % pour le Royaume-Uni et de 45 % pour la France.

Dans ce pays surchargé symboliquement pour le Québec, le secteur des produits de l'édition et de l'imprimerie enregistre la mutation la plus significative, avec 11,8 millions en 1996 et seulement huit millions en 2002. Pour rajouter au problème, les livres comptaient pour 13,2 millions des livraisons en 1998, mais seulement 10,7 millions en 1999, alors que le Québec bénéficiait de la visibilité fournie par le titre d'invité d'honneur du Salon du livre de Paris. Depuis, les Français n'achètent plus que cinq à sept millions de dollars de livres d'ici par année, une peccadille.

Les importations françaises de tous les biens culturels, elles, progressent très légèrement pendant la période de référence, passant de 119 millions à 127 millions. Notons au passage que les données ne comptabilisent pas les disques de Céline Dion, Isabelle Boulay et autres divas québécoises de la pop, considérées comme des produits nationaux en France comme ici.

Les deux pays vont tenter d'infléchir un peu le négoce comme les perceptions et leurs autres formes de rapports en 2004, année du 400e anniversaire de l'installation française en Amérique du Nord. Le Forum canadien sur l'entreprise de la culture s'inscrit dans ce cadre (voir Le Devoir de jeudi denier). La rencontre se tient à la Cité des sciences et de l'industrie de Paris, qui reçoit déjà une exposition intitulée Le Canada vraiment... le travail muséologique veut bouleverser les clichés traditionnels entretenus là-bas sur ici.

En juin prochain, à Tourouvre, dans le Perche, en Normandie, les deux pays inaugureront la Maison de l'émigration française en Canada, réunissant un centre d'interprétation du mouvement migratoire transatlantique avant 1760, une salle d'exposition et un lieu de consultation des données généalogiques informatisées ouvert au public et aux chercheurs. Bibliothèque et Archives Canada et l'institution soeur de France viennent de lancer un fabuleux portail sur les archives historiques de la Nouvelle-France. La base de données rassemble 600 000 images documentaires et un millier de cartes. D'ici 2005, l'ambitieux programme mettra en ligne environ deux millions d'images.

Le site reçoit déjà des milliers de visites par semaine. Fait étonnant, la majorité des internautes qui le fréquentent ne proviennent ni du Québec ni même de la France. Comme quoi, même les «biens culturels» historiques et virtuels semblent maintenant marqués par la fatalité ne laissant que la portion congrue à l'Hexagone...


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