Nature: La motoneige aveugle les gouvernements

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Louis-Gilles Francoeur
Édition du vendredi 09 janvier 2004

Mots clés : motoneige

Juste avant Noël, le juge Emmett Sullivan, de la US District Court, émettait une ordonnance enjoignant à l'administration Bush de remettre en vigueur l'interdiction des motoneiges dans les parcs nationaux américains Yellowstone et Grand Teton, décrétée à l'époque de l'administration Clinton. Cette décision aura pour effet d'obliger l'administration des deux parcs à interdire toutes les motoneiges sur leur territoire respectif à compter de l'hiver prochain.

Pour le juge Sullivan, l'administration Bush s'est avérée incapable, même au nom des retombées économiques, de renverser les preuves abondantes qui démontrent que la motoneige a des impacts déterminants et néfastes sur la faune, les ressources naturelles et les humains qui en subissent les multiples formes de pollution. Cette preuve a notamment été établie par le gouvernement fédéral américain lui-même et par les services de l'Environmental Protection Agency (EPA). Pour le magistrat, les motifs économiques de l'administration Bush, assez semblables à ceux du Québec pour justifier les motoneiges dans nos parcs et aux abords de certains quartiers résidentiels, sont «des considérations purement politiques et utilitaires».

Le plan Bush interdisait d'abord dans les deux parcs l'usage des motoneiges à deux temps, plus polluantes parce qu'elles brûlent de l'essence mélangée à de huile, qui demeure en grande partie imbrûlée. Le plan Bush prévoyait aussi pour les deux parcs une limite de fréquentation de 1190 machines par jour ainsi que sur le sentier qui lie les deux aires protégées. Enfin, le plan exigeait que tous les motoneigistes soient accompagnés de guides professionnels afin qu'aucun motoneigiste ne puisse sortir des sentiers aux dépens de la faune.

Dans la première semaine de novembre, l'Association des manufacturiers, qui en appelle aujourd'hui de la décision du juge Sullivan, dénonçait pourtant le plan Bush, alors jugé trop radical! L'administration Bush, selon les manufacturiers, avait surestimé les émissions toxiques, et aucune motoneige, disaient-ils, n'a jamais dépassé les normes en vigueur. Les constructeurs ne précisaient cependant pas que les normes en question sont si dépassées qu'elles auraient probablement été respectées par un tracteur des années 50...

Le plan Clinton, remis en vigueur par le jugement Sullivan, autorise pour la dernière fois en 2004 la présence de 493 motoneiges dans Yellowstone, et l'administration du parc devait acheter 158 nouvelles machines à quatre temps, que les manufacturiers disent moins polluantes. Or une autre étude gouvernementale américaine a démontré à l'automne que les nouvelles motoneiges à quatre temps, choisies par le plan Bush parce qu'elles sont en principe plus propres, émettaient en 2004, en raison de leur puissance accrue, entre 40 et 213 % plus d'émissions toxiques! Les tests ont été faits sur des machines Polaris et Arctic Cat.

À Yellowstone, les employés du parc sont actuellement obligés de se promener avec des masques à gaz et des bouchons dans les oreilles pour respecter les normes de santé et de sécurité du travail...

Au cours des dernières années, le parc a étudié les impacts des motoneiges sur sa faune, la qualité de l'air, la santé humaine et la qualité de séjour des visiteurs grâce au concours de 375 chercheurs et de 22 audiences publiques. Les études ont notamment établi que les motoneiges étaient responsables de 68 % des émissions de monoxyde de carbone et de 90 % des émissions d'hydrocarbures. Une motoneige émet en cinq heures l'équivalent des rejets d'une voiture pendant un an!

Le juge a aussi imposé au parc d'analyser rapidement les impacts sur sa faune des routes de neige damées, qui permettent aux prédateurs d'augmenter leur efficacité lorsqu'ils chassent le bison, par exemple. Il a aussi ordonné au Service des parcs américains de répondre, en justifiant sa position, à la demande du groupe Bluewater Network, qui réclame une interdiction des motoneiges dans tous les parcs nationaux américains. Le groupe environnemental base notamment sa demande sur une autre étude, réalisée à l'île Royale, qui établit que là où il n'y a aucune motoneige, les loups affichent un niveau d'hormones de stress beaucoup moins élevé que ceux du Minnesota vivant à proximité des pistes. Une autre étude, qui confirme la précédente, a démontré qu'une baisse de fréquentation de l'ordre de 37 % pendant les hivers 1999 et 2000 dans le parc Voyageurs, aux États-Unis, a coïncidé avec une diminution de 37 % des concentrations d'hormones de stress dans les fèces des loups!

Et au Québec?

Pendant ce temps, au Québec, la juge Hélène Langlois, qui entend la cause des riverains de la piste de motoneige installée en hiver sur la piste cyclable du Petit Train du Nord, a statué en novembre qu'il n'y avait aucun problème de santé immédiat à ce qu'entre 300 et 1000 motoneiges passent chaque jour à quelques dizaines de mètres des résidences, et ce, depuis près de dix ans. La cour a par conséquent rejeté en quelques heures la requête en injonction interlocutoire que lui réclamaient les riverains de la piste, dont la réclamation civile totale dépasse désormais les 40 millions de dollars dans le cadre d'un recours collectif qui traîne tellement que cela commence à ressembler à un déni de justice. Les bisons de Yellowstone sont donc pour l'instant mieux protégés que les riverains de la piste québécoise! Heureusement, la Cour d'appel vient de décider de revoir d'ici quelques semaines ce verdict de la Cour supérieure pour laquelle l'affaire devrait se débattre l'automne prochain seulement, ce qui ajoute deux autres hivers aux tourments des riverains de la piste empoisonnée.

Pendant ce temps, le gouvernement Charest, qui dit manquer d'argent et vouloir cesser de se substituer au secteur privé, n'a rien trouvé de mieux à l'automne que d'adopter un arrêté en conseil pour assurer lui-même à hauteur de cinq millions de dollars les MRC et les villes, qui ont l'obligation d'assurer la piste du Petit Train du Nord en cas de poursuites civiles contre les motoneigistes qui la fréquentent avec leur bénédiction. Comme les assureurs privés pensent que le recours collectif pourrait coûter très cher, ils refusent désormais d'assurer les villes et les MRC. Le gouvernement Charest a donc transféré à la collectivité québécoise le risque financier de cette poursuite à la place des drôles d'élus de cette région qui viennent de se doter d'un comité pour trouver une solution au problème de la piste, un comité où ils n'ont même pas eu la décence de faire une place aux victimes et plaignants! Comme démocratie de participation, cela ressemble plutôt à celle des Hells Angels...

La seule lueur d'espoir, c'est que, contrairement à l'époque du gouvernement Landry, le ministre québécois de l'Environnement, Thomas Mulcair, a cette fois-ci refusé de parrainer ce décret, inepte et indigne parce que, comme le soulignait le New York Times en parlant du plan Bush à Yellowstone, il donne la priorité aux machines et aux pollueurs plutôt qu'aux gens, à la vie et à la sécurité, les bases mêmes d'une bonne gouverne publique.

Pendant ce temps, ailleurs au Québec, les motoneiges continueront de traverser le parc du Mont-Tremblant, de passer au nord du parc du Mont-Orford, d'envahir le sommet du parc des Monts-Valin et d'emprunter la piste qui déchire le silence sacré du parc des Hautes-Gorges même si la politique des parcs prévoit en toutes lettres que «les sports motorisés sont interdits dans les parcs». Il faut dire que depuis qu'elle a été privatisée avec un conseil d'administration et inféodée à un ministère à vocation économique, la FAPAQ risque d'être plus sensible aux arguments des vendeurs de bière et de hamburgers installés au bout des pistes de motoneige qu'à ceux de ses biologistes qui, d'aventure, auraient pris la peine de prendre connaissance des études américaines sur les impacts de ces machines sur la faune.

Peut-être faudrait-il se souhaiter, en guise de bonne année, des juges capables d'appliquer le principe de précaution, des gestionnaires de la faune capables de la défendre et des gouvernements capables de faire passer la sécurité environnementale des gens avant le plaisir égoïste des pollueurs et la marge bénéficiaire des vendeurs nocturnes de bière et d'essence.

Alors, bonne année et tout ça avant la fin de la prochaine!

Lecture: Montagnes du monde, sous la direction d'Ève Sivadjian, Éditions Solar, 208 pages. Un autre beau livre sur les montagnes, sans doute un effet de l'Année de la montagne en 2002. Ce livre présente cinq groupes de montagnes: sacrées, de neige et de glace, de terre et de pierre, montagnes vertes et montagnes de feu. Ces cinq thématiques sont développées par une brochette d'auteurs. Les textes sont courts, accompagnés de photos qui font rêver. Et méditer.


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