Conte de Noël - ¡Feliz Navidad!

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Odile Tremblay
Édition du mercredi 24 décembre 2003

Mots clés :

Photo: Le Devoir

Il aimait voir la crèche de paille trôner sur la petite table près du sapin. La semaine précédente, sa mère avait extirpé la pièce d'artisanat du vieux sac Eaton converti en hotte pour leurs accessoires des Fêtes. La pauvre crèche s'y était tapé une autre année de promiscuité avec un affreux père Noël de plastique, des guirlandes d'ampoules multicolores (dont la moitié allaient encore refuser de s'allumer) et un amas de glaçons tout désargentés. Sans un regard sur cette pacotille de saison, Éric saisit la chose du bout des doigts. Il l'épousseta doucement, la massa pour lui redonner sa forme. Intacte. Ouf!

N'allez pas croire que cette crèche avait une quelconque signification religieuse pour lui. En fait, il connaissait à peine le b.a.-ba des rituels chrétiens. La piété des générations du dessus s'était effacée à l'échelon maternel, avant sa naissance, quand les églises avaient perdu de la vogue au Québec. Mais son père voyageur avait rapporté le bel objet du Mexique avant de ficher le camp à jamais, lui arrachant du coup sa foi dans tous les pères Noël du monde. Les enfants ont leurs rêves, leurs regrets, leurs fétiches, leurs points d'interrogation, leurs secrets et pas trop de mots à mettre dessus. Ça les fait parfois frissonner en silence.

À Noël, Éric avait toujours plus froid que les autres jours mais n'osait l'avouer à personne.

À l'exception de la crèche, la clinquante imagerie des Fêtes lui répugnait en bloc. Il vomissait les airs à la Jingle Bells, les lutins de centre commercial et les patriarches aux grosses fesses écrasées sur des trônes de velours cramoisi avec d'autant plus d'ardeur qu'il avait cessé de croire au père Noël trois ans plus tôt. Or c'est long, trois ans, quand on n'en compte que dix. Plus du tiers d'une vie.

En faux petit dur, il se faisait une gloriole de ne pas s'illusionner avec des fictions ridicules. Dans la cour de l'école, ses coups de poing bien alignés avaient convaincu les plus crédules d'éviter de l'obstiner sur la question. Même Dolores, la petite Mexicaine du fond de la classe qui lui enseignait pour l'amadouer des mots d'espagnol chantants, n'osait pas le contredire sur ce point capital: l'inexistence du père Noël. Elle y croyait pourtant dur comme fer de son côté, mais allez démentir Éric quand il prenait cet air-là...

-- «"Papillon", ça se dit "mariposa", à propos.»

Et pourquoi n'aurait-il pas eu le droit d'être un peu mauvaise graine? Leur appartement était si vide à Noël. De vieilles chicanes de famille et des abandons les avaient isolés, sa mère et lui, sur un îlot glacé aux ponts coupés. Et puis, ils étaient pauvres. Alors, les vrais cadeaux...

Leur tête-à-tête de l'an dernier lui revenait en mémoire:

-- «Mange ta bûche, Éric.

-- Je n'ai pas faim. Si tu savais...

-- Faim, pas faim, tu la manges. On est là pour ça.»

Méchante bûche molle achetée congelée! Méchant réveillon sans parenté! Non, il n'avait pas trop hâte à minuit.

C'était le 24 décembre et dehors, rue Cartier, il neigeait à n'en plus finir. De gros flocons bien mouillés trempaient les tuques des passants et collaient de la sloche à leur bas de pantalon. Sa mère devait être en train de magasiner la damnée bûche et quelques cochonneries de dernière minute à glisser sous le sapin avec un sourire piteux. Au fond, Éric l'aimait bien, sa mère, tout en la faisant enrager du matin au soir, mais que pouvait-elle saisir à ses émois mal emboîtés? Peut-être se sentait-elle aussi incomprise que lui, sans pouvoir le communiquer non plus. Cette intuition de leur double solitude en miroir lui serra le coeur.

Chacun se raccroche à ce qu'il peut, la veille de Noël. La seule bouée de rêve que le petit garçon avait trouvée était cette crèche de paille aux personnages tressés: madone, saint Joseph, p'tit Jésus, boeuf et âne parlant le langage du soleil et des réveillons sans neige. Il aimait les regarder, les palper. À cause du souvenir du père, on le comprendra (l'absence avait bien entendu transformé le fuyard en héros), également de la naïveté maladroite des mains créatrices inconnues. Éric n'avait jamais voyagé, mais la beauté lui apparaissait comme quelque chose d'exotique, de fragile et de gauche, à l'image de cette crèche de paille-là. Et aussi des tresses noires de Dolores, qu'il tirait un peu fort quand il mourait d'envie de les flatter.

On a beau ne pas croire au père Noël et être la terreur du coin, le merveilleux, quand on a dix ans, vous rattrape toujours au détour. Or la crèche inerte s'était mise à manifester d'étranges signes vitaux auxquels Éric refusa de prêter attention au début.

Ç'avait commencé par un meuglement sourd, suivi d'un hihan! timide, puis une forte haleine animale lui avait réchauffé le cou en dissipant un peu le froid de la pièce. Ce soir-là, Éric crut même constater, abasourdi, un léger frémissement des petites figurines sur leur socle. Mais comment croire en l'inconcevable? Il se frotta les yeux, chercha partout la source des bruits, du mouvement et du vent chaud, scruta de nouveau la crèche avec anxiété. Boeuf et âne le regardaient d'un air complice pendant que la petite famille, repliée sur elle-même, gazouillait des mots doux ou chantait en faussant: Il est né, le divin enfant.

La légende veut qu'à Noël, les bêtes se mettent à parler. Mais aujourd'hui, les légendes ont le caquet bas et guère de clients pour croire en elles. Éric lui-même se piquait d'être un esprit fort, quoique précoce. Tout doute se dissipa pourtant lorsque les animaux s'ébrouèrent en envoyant de la paille valser sur le tapis. La crèche était vraiment en vie. Pour mieux en témoigner, le boeuf, leader du duo, lui adressa la parole en français avec un accent espagnol prononcé, l'invitant à un petit tour au sud, histoire de chasser l'ennui en bonne compagnie. Sur ces mots, l'âne se pencha pour convier le jeune garçon à enfourcher sa selle.

Lors d'une éprouvante veille de Noël, rares sont les occasions de fuir au Mexique sur le dos d'un âne de paille. Éric remit à plus tard le soin de comprendre le sens profond de l'aventure et prit place sur sa monture. Le boeuf s'envola, l'âne et Éric sur ses talons.

Jamais il n'eût cru pouvoir traverser le continent américain à une vitesse aussi folle. Ces trois-là survolèrent bientôt le Mexique du golfe au Pacifique, entrant dans les maisons blanches, rasant les pyramides de Teotihuacán, près de Mexico, où règne encore le dieu du serpent à plumes.

Éric vit tellement de choses lors de ce voyage éclair que son esprit peina à les embrasser toutes. Il aperçut des crèches comme la sienne et les jolies mains brunes qui les avaient tressées, vit des enfants plus pauvres que lui mendier des bouts de pain à de gros Blancs ivres de tequila sous les chants criards des mariachis. Sur une colline, des papillons monarques aux ailes orangées et noires, venus comme lui du Québec, s'agitaient à pleins buissons. Mariposa, mariposa, traduisit-il avec les mots espagnols de Dolores qui chantaient à ses oreilles.

Il croisa des oiseaux roses au bec en spatule près des rivières, puis des taxis qui crachaient leur suie sur la ville. À la montagne, des Indiens aux ponchos colorés se fricotaient des réveillons de misère. Il vit des gens bien et des crapules, de mauvaises routes en lacet et des palaces dorés au bord des plages. Dans les hauteurs de Oaxaca, il crut même distinguer son père avec une femme de là-bas qu'il aimait peut-être. Devant son sourire, Éric renonça soudain à l'attendre à Montréal, sentant que des mystères se jouaient loin de chez lui, bizarrement libéré de ses points d'interrogation et de sa colère.

Un jour, il viendrait le visiter et ils s'expliqueraient, tous les deux. En attendant, son père allait lui garder le Mexique au chaud, pour leurs retrouvailles futures.

«¡Hasta luego!», lui cria Éric de loin pendant que le boeuf les invitait d'un signe inquiet à vite rebrousser chemin, leur temps d'errance bien écoulé. Durant le vol du retour, ils croisèrent le père Noël et son chariot, aussi en retard qu'eux sur l'horaire de la nuit, qui les salua d'un air stressé en consultant une grosse montre. Il existe donc, se dit le petit garçon, sans oser désormais s'étonner de grand-chose.

Rue Cartier, le trio atterrit chez Éric, qui alla au devant de sa mère, de la bûche et des Jingle Bells pendant que les animaux se glissaient en douce jusqu'à leur crèche murmurante. Lui, le grand voyageur, n'avait plus dix ans mais peut-être vingt. À cause des paysages et des visages brûlants qui l'habiteraient toujours en secret des autres. À cause également des mystères devinés.

Les adultes vous diront qu'il avait rêvé tout ça en tombant endormi près de la petite table du salon, sa crèche à la main, mais ils se trompent si souvent, les adultes. Quand il serra sa mère dans ses bras, c'était bel et bien pour lui offrir un peu de soleil mexicain à elle aussi. Il la vit d'ailleurs rire et rougir comme après un bon coup. Sa table était dressée pour trois.

Dolores, l'invitée-surprise, surgit soudain de l'ombre, timide dans sa belle robe jaune.

-- «Feliz Navidad, ça veut dire "joyeux Noël"!», lui lança la petite en tendant son cadeau, un poncho vert qu'elle avait tricoté juste pour lui. Alors Éric sortit de sa poche la belle plume de spatule rose attrapée au vol là-bas, seule preuve tangible de la réalité de son périple, et lui en fit présent en un élan de gratitude. Il ne tira pas les tresses de Dolores mais les flatta doucement pour la première fois de sa vie. «Feliz Navidad à toi aussi.»


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