Les communautés de la nouvelle vague - De la soumission à l'émancipation

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Clairandrée Cauchy
Édition du mardi 23 décembre 2003

Mots clés :

«Je lui ai dit que l'Inde, ce n'est pas ici. Lui, il a gardé la même mentalité, alors que moi, j'ai beaucoup changé en 20 ans»

Entre 1991 et 2001, quelque 24 000 Sud-Asiatiques ont immigré au Québec. Environ la moitié des Pakistanais et des Bangladais ont été admis en tant que réfugiés alors que c'est le cas des deux tiers des Sri Lankais, qui fuient la guerre civile.

Photo: Jacques Nadeau

Parmi les réfugiées sud-asiatiques, de nombreuses femmes fuient l'engrenage des mariages arrangés et du système de dots alors que celles arrivées avec leur époux vivent parfois difficilement leur adaptation au nouveau pays.

«Plusieurs femmes sont presque réduites à l'esclavage par leur belle-famille lorsque le mariage s'est conclu sans que la dot ait été versée ou lorsque celle-ci est jugée insuffisante. Plusieurs mères seules, victimes des normes sociales, doivent quitter le pays», explique le docteur en mathématiques Abul Sher, président de la Société internationale du Bangladesh (SIB), qui vient en aide à plusieurs réfugiées.

Kokila, originaire de l'État du Gujurat, en Inde, a tenté d'échapper au mariage organisé par ses parents. D'abord venue visiter sa soeur, qui vivait à Toronto à l'époque, elle revendique le statut de réfugiée deux ans plus tard. «Je ne pouvais pas vivre en Inde comme femme célibataire. Ici, je suis libre. Personne ne m'embête, que ce soit mes parents ou les voisins. Je peux travailler, vivre seule et faire ce que je veux», fait valoir la femme de 48 ans, qui habite le Canada depuis huit ans et est toujours en attente d'une décision sur son statut. Son amie Hemaleta, elle aussi originaire du Gujurat, souligne que les femmes seules sont mal vues de l'entourage et considérées comme des prostituées, ce qu'elles deviennent en effet souvent pour arriver à survivre.

L'aventure de l'immigration n'est pas aisée. Ne parlant que très peu l'anglais et ayant de la difficulté à lire, Kokila s'en remet à un «consultant» en immigration qui parle sa langue et lui fait signer une déclaration falsifiée. Une fois à l'audience, elle ne peut se résoudre à mentir et explique les vrais motifs de sa demande aux responsables de l'immigration. Elle essuie donc un premier refus en 1998, puis un deuxième lors de son appel, en 2000.

Elle décide alors de plier bagage pour Montréal et tente d'obtenir le statut de résidente permanente en invoquant des motifs humanitaires. Trois ans plus tard, elle attend toujours avec anxiété. Sauf pour sa situation juridique précaire, elle se dit pleinement satisfaite de sa vie simple, qu'elle partage entre une manufacture de Laval, où elle gagne 1000 $ par mois, et son petit appartement de Montréal, dont elle a «toujours payé le loyer de 350 $ par mois».

«Certains m'ont suggéré de me marier pour avoir mes papiers, mais je n'aime pas ce genre de solution», laisse tomber Kokila, qui souligne avoir toujours travaillé puisque la religion hindoue lui interdit de recevoir de l'argent, comme des prestations de l'aide sociale.

Son amie Hemaleta, qui l'a accompagnée à l'entrevue, s'est quant à elle émancipée radicalement depuis son arrivée au pays, en 1984. Arrivée ici comme immigrante, avec le mari que sa famille avait choisi pour elle, elle connaît l'isolement et la soumission. «Je ne parlais ni l'anglais ni le français. Je faisais ce que mon mari me disait. Je ne connaissais personne», explique la quadragénaire, qui fréquente depuis quelques mois les cours de français et s'exprime fièrement dans un français hésitant.

Son mari, qui ne vivait pas sous le même toit qu'elle, la visite uniquement le jour de la paie à la manufacture. «Après sept mois, j'ai arrêté de la lui remettre et j'ai ouvert un compte à la banque. Quand il m'a demandé pourquoi, je lui ai répondu: "Pas de chèque, pas de sexe." Un mois plus tard, il divorçait», se rappelle-t-elle, expliquant qu'elle craignait le regard désapprobateur des gens de sa communauté, qui -- même ici -- voient d'un mauvais oeil une femme célibataire. «Nous avons divorcé trois fois, il est revenu trois fois, toujours avec la même attitude. Je devais lui obéir. La troisième fois, je lui ai dit que je ne voulais plus rester avec lui», relate Hemaleta, maintenant remariée avec un autre Indien d'origine, avec qui elle a eu deux enfants, âgés de sept et dix ans.

Le petit bout de femme, résolument féministe, a beaucoup changé depuis l'époque où elle faisait les quatre volontés de son premier mari. Cela lui vaut parfois des escarmouches avec son nouvel époux: «Parfois, il pense que je suis comme les femmes qui viennent juste d'arriver, polies et obéissantes. Je lui ai dit que l'Inde, ce n'est pas ici. Lui, il a gardé la même mentalité, alors que moi, j'ai beaucoup changé en 20 ans», explique Hemaleta, qui a par exemple signifié à son mari qu'elle ne souhaitait plus porter le sari indien, qui n'est pas confortable pour travailler.

Le docteur Sher, de la SIB, constate que le choc culturel peut être plus difficile à vivre pour les femmes, privées de leur réseau de soutien naturel. «Elles sont plus vulnérables que les hommes parce qu'elles sont souvent confinées dans leur maison et éprouvent des problèmes de langue. La structure sociale est aussi très différente: dans la communauté, les gens n'aiment pas que les femmes soient actives. On essaie de leur donner des conseils sur la façon de se protéger comme femme seule», note le directeur général de la SIB.


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