Opinion

L'Argentine, deux ans après la révolte citoyenne

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Victor Armony, Professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal et auteur de L'Énigme argentine, à paraître en février 2004

Édition du mardi 23 décembre 2003

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Le scrutin du 23 novembre passé a marqué en Argentine la fin d'un processus électoral aux niveaux national, provincial et municipal qui s'est étalé sur sept mois. Depuis le 10 décembre, date du début des mandats des nouveaux élus, la carte politique du pays a une couleur nettement péroniste.

Le parti fondé par Juan Perón vient en effet d'assurer une majorité absolue tant au Sénat qu'à la Chambre des députés, de même que le contrôle d'une quinzaine de provinces. En fait, le défi le plus sérieux pour le gouvernement de Néstor Kirchner se pose à l'intérieur même du péronisme, non seulement de la part de son «ennemi» naturel, Carlos Menem, mais aussi de celle de son «ami» de circonstance, Eduardo Duhalde, le puissant chef du péronisme de la province de Buenos Aires. Avec les partis d'opposition fragmentés, sans leadership ou en phase d'émergence, les deux anciens présidents demeurent des pôles de pouvoir incontournables. Menem pourrait réinvestir le parti si l'étoile du président devait commencer à pâlir.

Paradoxalement toutefois, le risque immédiat pour Kirchner vient de celui qui a été le pilier de son succès. Nul ne doute que Kirchner est devenu président en mai 2003 grâce au soutien de la machine clientéliste de Duhalde dans les banlieues appauvries de la capitale. Cependant, tout en restant relativement dépendant de son mentor, Kirchner a produit par lui-même une transformation majeure de la scène politique argentine.

Très tôt, il a manifesté ce que les journalistes ont appelé le «style K», soit un style décisionnel et frontal -- par exemple, vis-à-vis du FMI, des grandes compagnies, des forces policières et des militaires -- mais aussi conciliateur -- notamment envers les piqueteros (chômeurs qui coupent des routes) et la protestation sociale en général. Il a ainsi atteint un niveau de popularité que personne n'aurait pu imaginer dans l'Argentine de 2002, où on entendait encore les échos du cri de guerre contre l'ensemble des politiciens: «Qu'ils s'en aillent tous!»

De président «par accident» -- au début de cette année, Kirchner attirait 7 % des intentions de vote et 20 % des citoyens ne le connaissaient même pas --, il compte aujourd'hui avec l'approbation d'une large majorité des Argentins. C'est pourquoi, maintenant, il pourra -- et il devra, selon la logique de la politique -- s'affirmer face à Duhalde.

Le sauveur attendu

La reprise économique de l'année 2003, à la suite de la récession commencée en 1998 et de la débâcle de décembre 2001, a suscité chez bien des Argentins le sentiment d'envisager enfin une «sortie de crise». Cela a sans aucun doute contribué à l'image positive de Kirchner. Mais il n'y a pas que cet aspect de conjoncture. Nous devons envisager la possibilité que la société ait trouvé en Kirchner -- sans nécessairement l'avoir cherché -- le leader dont elle avait besoin dans le contexte actuel.

Les divers cycles de la vie collective en Argentine ont toujours débuté par une grande expectative, l'espoir de la réalisation tant espérée du destin national. Les présidents qui ont porté les projets successifs de régénération nationale ont alors été prisonniers de leur promesses irréalisables. De Perón à Alfonsín à Menem, le résultat a sans exception été le même: la désillusion, le désenchantement et l'attente du prochain sauveur de la patrie. Kirchner est le premier président depuis plusieurs décennies à avoir inversé ce modèle: faible et inconnu au départ, il gagne l'adhésion des citoyens à travers ses victoires improbables. Kirchner a mis l'accent sur son appartenance à une nouvelle génération, celle qui a connu l'idéalisme des années 70 et qui est capable de faire preuve d'un pragmatisme encadré par l'éthique. En ce sens, il a réussi à se démarquer de la «classe dirigeante» répudiée par la population.

Mais la question demeure: la rébellion des «gens ordinaires» -- de la classe moyenne et des classes populaires -- n'a-t-elle été qu'une petite parenthèse dans l'histoire du pays? Qu'en est-il des assemblées de quartier, de la mobilisation citoyenne, du questionnement des autorités et des institutions corrompues? Est-on revenu à la politique conventionnelle?

La réponse est non. Kirchner s'est fait le vecteur -- peu importe que ce soit de manière sincère ou stratégique -- de la nouvelle culture politique qui a commencé à s'installer en 1983 après la dictature et qui a atteint un point tournant avec la chute du gouvernement de Fernando de la Rúa en décembre 2001. Les effets néfastes du modèle néolibéral piloté par Menem ont appris aux Argentins le sens de la citoyenneté: lorsque celle-ci a été à ce point dévaluée, ils sont sortis dans les rues pour exiger sa reconnaissance. Des principes élémentaires comme la dignité et le droit à se faire entendre sont devenus, bien plus que les idéologies et les identités partisanes, les pivots d'une nouvelle action collective.

La crise de 2001 a constitué un choc brutal de réalisme, blessant mortellement le mythe d'un destin national qui devait inexorablement se réaliser. Elle a aussi été l'occasion d'un retour de la politique. Kirchner a bien saisi cet enjeu en plaçant ce qu'il a appelé la «transversalité» au coeur de sa gestion.

Il s'agit certes d'un dispositif rhétorique comme tant d'autres. Pourtant, cette idée véhicule un message auquel beaucoup d'Argentins ont été très réceptifs: celui de la construction d'un projet rassembleur qui se fonde sur des normes partagées plutôt que sur le consensus monolithique, l'hégémonie ou la conformité. L'image évoque la transparence, l'horizontalité, la convergence. Il récupère le concept de frentismo -- le tissage d'alliances entre les divers secteurs populaires et progressistes -- si cher au péronisme tout en abandonnant la tradition du verticalismo caractéristique du modèle populiste. Kirchner vise ainsi à s'appuyer, électoralement et discursivement, sur l'élan de la société civile et de ce qui semble être une attitude plus vigilante et plus autonome -- et peut-être plus individualiste -- des citoyens.

Troisième voie latine

Néstor Kirchner est généralement vu comme un président de centre-gauche, faisant partie du tournant post-néolibéral que connaît la région depuis quelques années et dont Lula est la figure emblématique. Cette lecture n'est pas inexacte, mais il va de soi qu'elle cache la portée véritable des enjeux ainsi que la particularité de chaque situation nationale.

D'abord, il est peut-être plus approprié de parler d'une version latino-américaine -- certes plus radicalisée -- de la «troisième voie» européenne. En effet, ces nouveaux leaders, appuyés sur des mouvements populaires et fort critiques du «fondamentalisme de marché», ne sont pas pour autant à la veille de remettre en cause les principes qui ont conduit à la libéralisation de leurs économies.

Par exemple, Kirchner annonçait, lors de son investiture, que son gouvernement allait «approfondir la stratégie d'ouverture des marchés, augmenter substantiellement nos échanges avec le reste de la planète». Cela ne révèle pas précisément une attitude antimondialisation comme l'étiquette «gauche» pourrait le laisser entendre. En fait, ce type de discours témoigne de la complexité du phénomène Kirchner et, par extension, de celui des leaders politiques en phase avec la mobilisation sociale qui a agité l'Amérique latine dernièrement.

Kirchner est un péroniste, ce qui signifie qu'il partage avec bien des Argentins une identité qui va au delà d'une simple appartenance partisane ou d'une prise de position idéologique. Mais cette identité est celle des jeunes péronistes qui, voilà 30 ans, a été porteuse d'un projet de justice sociale et la cible de choix de la violence d'extrême droite. Le président a réussi à se présenter à la fois comme le représentant d'une «nouvelle génération» et comme l'héritier d'une mémoire sociale que le gouvernement de Menem, avec son opportunisme et son triomphalisme, avait délaissée.

Kirchner peut s'appuyer sur ce qui a jusqu'à présent été une gestion raisonnablement efficace, honnête et cohérente. Ce capital est cependant à entretenir et à renforcer au cours des prochains mois, ce qui constitue en soi une entreprise périlleuse. Mais c'est sa relation avec Duhalde, particulièrement au sujet de la radicalisation de la protestation sociale, qui risque surtout de fragiliser son gouvernement.

Kirchner a choisi une approche tolérante vis-à-vis de l'action des piqueteros «durs», un noyau minoritaire au sein du mouvement mais bien organisé et enclin à la désobéissance civile. Selon les sondages, l'opinion publique commence à trouver que le gouvernement laisse trop de marge de manoeuvre aux coupeurs de routes. Duhalde s'est récemment exprimé contre l'attitude trop complaisante de Kirchner. Celui-ci s'est défendu en rappelant que la répression n'a jamais réglé les conflits sociaux en Argentine. Au contraire, elle a toujours été le point de départ d'une spirale de violence dont on perd rapidement le contrôle.

Beaucoup de choses dépendent du résultat de ce duel: la consolidation du leadership du président au sein du péronisme, l'appui d'une classe moyenne qui s'inquiète des débordements dans les rues de Buenos Aires et, peut-être plus fondamentalement, la validation du bien-fondé de son pari pour la «transversalité» comme nouvelle façon de faire la politique en Argentine.


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