Les communautés de la nouvelle vague - Après le rêve, la dure réalité

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Clairandrée Cauchy
Édition du lundi 22 décembre 2003

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Arrivés en février dernier, Sebastian et Andrea Nicoara ont eu de la chance. Ils ont tous les deux réussi à trouver du boulot en quelques semaines.

Photo: Jacques Nadeau

Alors que les Grecs, les Italiens, les Portugais ou même les Vietnamiens arrivés plus récemment ont bien pris racine au Québec et que leurs enfants sont maintenant d'ici, de nouvelles vagues d'immigration façonnent maintenant la métropole. Le Devoir présente des membres de trois communautés culturelles qui ont connu un important essor depuis 1990. Aujourd'hui, les Roumains, demain les Sud-Asiatiques (Indiens, Pakistanais, Bangladais, Sri-Lankais), puis les Russes.

«Venez immigrer au Québec, une nouvelle vie vous attend!», peut-on lire dans des publicités parues dans les grands quotidiens de la Roumanie, un pays membre de la famille élargie de la francophonie. «La campagne est très bien réalisée, c'est fait par des pros!», laisse tomber avec un léger accent français Dragos Mihai Mocanu, 30 ans, arrivé au Québec en août 2002. L'invitation lui a souri, comme à près de 10 000 jeunes adultes ayant fait le grand saut depuis 1991, déçus de la morosité économique post-communiste.

Pour Dragos, ingénieur civil diplômé d'une université de Bucarest, où il a étudié en français, l'aventure a commencé en 2000 par une demande d'immigration présentée à la Délégation du Québec à Vienne, où sont traités les dossiers des citoyens des pays de l'Est. Deux ans plus tard, sa demande est acceptée. Marié entre-temps avec Mariana, une comptable agréée, Dragos retarde le moment de son départ pour pouvoir partir avec sa conjointe. Les formulaires remplis, les visites médicales effectuées, la taxe d'établissement de près de 1000 $US acquittée, le couple reçoit son visa à la fin juillet 2002.

«Nous avions deux semaines pour vendre notre maison, notre voiture et trouver des places dans un avion», se rappelle M. Mocanu.

Ils débarquent à Montréal au mois d'août, leurs biens se limitant à quatre valises et quelques milliers de dollars en poche pour passer au travers des premiers mois. «C'était comme une deuxième naissance», confie Mariana.

Ces économies difficilement amassées fondront comme neige au soleil, alors que l'emploi se fait attendre. «J'ai demandé à une amie où aller pour acheter des choses pour la maison, elle m'a dit "La Baie, c'est bien". Quand j'y suis allée, j'ai pleuré en voyant les prix. C'est tellement plus cher que chez nous, où le salaire moyen est de 100 $ par mois. Je devais tout racheter, alors qu'en Roumanie nous avions déjà tout», se rappelle la jeune femme d'une voix triste, tout en disant ne pas regretter son choix.

De délais en délais

À son arrivée, le couple voit son rêve confronté à la dure réalité des délais. Mariana attendra huit longs mois avant d'obtenir enfin une place dans un cours de français, langue qu'elle parle maintenant très clairement. Quant à sa profession de comptable, ce sont quatre années d'étude à plein temps qu'elle doit entreprendre pour pouvoir pratiquer.

S'exprimant dans un français impeccable, Dragos se heurte aussi aux exigences d'un ordre professionnel, celui des ingénieurs. Après avoir étudié son dossier d'équivalences pendant près d'un an, l'Ordre l'informe, à la fin de l'été dernier, qu'il doit réussir quatre examens pour être admis comme ingénieur débutant. Le problème, c'est qu'il ne peut en passer que trois par session. Ce n'est donc qu'à la fin de cette année scolaire qu'il pourra espérer travailler comme ingénieur, soit deux ans après avoir foulé le sol canadien. En attendant, il commence à tourner en rond dans son appartement de Notre-Dame-de-Grâce.

«Quand on fait le tri des immigrants dans le pays d'origine, il faut avoir des études supérieures, de l'expérience... Une fois rendu ici, on se demande bien c'était pourquoi toutes ces exigences, si on n'en tient même pas compte!», s'exclame Dragos, qui a cherché en vain un emploi de technicien, en attendant de pouvoir être reconnu comme ingénieur.

Même si le couple tente de se convaincre que la situation est temporaire, l'épreuve est tout de même difficile. «Nous étions des personnes très actives en Roumanie. Ici, on a besoin de beaucoup de patience», explique Mariana. Son mari renchérit: «On avait tout de même une bonne position sociale là-bas. On sait ce qu'on a quitté. On n'était pas dans une situation où on n'avait rien à perdre.»

Arrivés en février dernier, Sebastian et Andrea Nicoara ont eu plus de chance. Ils ont tous les deux réussi à trouver du boulot en quelques semaines. Andrea, professeure d'anglais et traductrice de formation, a été embauchée comme secrétaire dans une entreprise qui n'exige pas la connaissance du français. C'est que la jeune femme polyglotte -- elle maîtrise l'allemand, le hongrois, l'anglais et le roumain -- ne parle pas la langue de Molière... pour l'instant. Son conjoint de 29 ans a de son côté ouvert une petite boîte d'infographie et travaille les fins de semaine comme livreur au centre-ville.

«Jusqu'à maintenant, cela correspond à nos attentes. On prend les choses étape par étape. On ne peut tout avoir dès le début: Internet haute vitesse, une auto, une maison... Nous avons été chanceux pour les premiers mois», explique Sebastian dans un très bon anglais. Le jeune homme, qui rêve de partir depuis l'âge de 16 ans, voit la vie au Québec comme une belle aventure. Fasciné par le multiculturalisme de la métropole, il se promet d'explorer les régions du Québec dès le printemps prochain.

Une fois sa situation financière stabilisée, le couple mettra le cap sur les cours de français. «Au début, je trouvais que c'était beaucoup de devoir apprendre le français et l'anglais. Maintenant que je parle l'anglais, je me dis qu'en apprenant le français j'aurai un avantage comparativement à quelqu'un du Canada anglais. C'est plus difficile maintenant, mais ce sera un plus dans l'avenir», explique Sebastian.

Dans un premier temps, le couple a songé à immigrer en Europe de l'Ouest. Trop compliqué. Les Nicoara comme les Mocanu arrivent à la même conclusion: seuls trois pays ouvrent grand leurs portes aux immigrants, soit le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. «L'Océanie, c'est vraiment l'autre bout du monde. Et nous connaissions déjà des amis qui étaient venus ici», explique Sebastian. Le caractère français du Québec pèse lourd dans la balance pour les Mocanu, tandis que les délais plus courts pour l'étude des dossiers par le gouvernement québécois convainquent les Nicoara.

Déçus de l'après-communisme

Peu importe ce qui a motivé le choix de la terre d'accueil, les raisons du départ sont les mêmes. L'eldorado espéré avec la chute du régime Ceausescu et du communisme, à la fin des années 1980 et au début 1990, ne s'est jamais concrétisé: au contraire, le pays est en proie à une tiers-mondisation. «Pendant le régime communiste, on voulait en finir avec le communisme. Mais, après, nous avons été déçus. Année après année, la situation se détériorait, au lieu de s'améliorer. L'inflation était gigantesque, presque 100 % par année. Il y avait beaucoup de corruption», raconte Dragos Mocanu, qui a vu la firme française pour laquelle il travaillait être privée de contrats parce qu'elle n'était pas dans les bonnes grâces du gouvernement.

Même son de cloche chez les Nicoara. «Les salaires sont très bas, même pour ceux qui sont très formés. Cela aurait peut-être pris 50 ans avant que les choses deviennent normales. Nous n'avons pas 50 ans de notre vie à perdre», explique Andrea, qui reconnaît qu'elle ne vivait pas dans la pauvreté pour autant dans son pays d'origine. Mais l'insécurité et l'instabilité économique les minaient. «On se demandait toujours: "qu'est-ce qui arriverait si..."», résume Sebastian.

Ont-ils la nostalgie du pays? «On n'a jamais été très patriotes», répond tout de go Sebastian, en soulignant que la famille demeure le seul lien qui les unit encore à la Roumanie. «Notre vie sera pleinement satisfaisante quand nous réussirons à voir régulièrement les membres de notre famille», conclut-il. Moins tranché, Dragos avoue qu'il pense régulièrement à la terre qu'il a quittée. «Tant qu'on n'aura pas un travail avec nos tâches à accomplir, on a beaucoup de temps pour penser et être nostalgiques.»


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