Médias: Dessiner pour combattre
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Art Spiegelman est un Américain déchiré: traumatisé par les attentats du 11 septembre 2001, il l'est tout autant par le nouvel «aplaventrisme» des médias devant l'administration Bush.
Dans les années 70, il commence à travailler sur une bande dessinée stupéfiante, Maus, qui raconte le parcours de sa famille juive rescapée des camps nazis. L'oeuvre est très forte et elle porte l'art de la bande dessinée à des sommets de profondeur et d'émotion. Le succès lui tombe dessus dans les années 80 avec la publication de Maus, alors qu'il dirigeait avec sa femme une revue plutôt underground, Raw, et il reçoit en 1992 pour Maus le prix Pulitzer, donné pour la première fois de son histoire à une bande dessinée.
Ébranlé par ce succès («je refusais d'être transformé en je ne sais quel Elie Wiesel de la bande dessinée», déclare-t-il, ce qui vous donne une idée de l'humour particulier du personnage), il accepte en 1993 de devenir collaborateur du prestigieux magazine The New Yorker. C'est cette expérience au New Yorker qu'il raconte dans Bons Baisers de New York, un volume qui vient tout juste de paraître chez Flammarion, avec une préface de Paul Auster.
Fondé en 1925, The New Yorker, magazine de reportages, de critiques, de fictions et d'illustrations, était conçu pour flatter l'élite new-yorkaise et il a rapidement obtenu beaucoup de succès dans plusieurs grandes villes, où il intéressait les nouvelles classes aisées qui, justement, rêvaient de faire partie de l'élite intellectuelle de New York. Pour Spiegelman, le New Yorker est «un étalage à la mode de l'élégance, du raffinement et de l'épate». Pour Paul Auster, il a toujours «gardé un ton mêlant raffinement, distance et autosatisfaction». Bref, vaguement snob et de bon goût.
Spiegelman est engagé par la célèbre éditrice Tina Brown, Britannique déterminée qui adore les mondanités et le luxe et qui venait tout juste d'arriver au New Yorker après avoir relancé le Vanity Fair du même groupe de presse, Condé Nast.
Spiegelman ne passe pas exactement inaperçu, accumulant un nombre record de protestations de lecteurs pour ses couvertures- chocs et ses illustrations provocantes. Sa première couverture est publiée alors que la tension raciale entre noirs et juifs était à son comble dans un quartier de Brooklyn, et elle montre un juif hassidique embrassant à pleine bouche une belle noire. Spielgelman ne comprenait pas qu'on s'indigne «du dessin de deux personnes en train de s'embrasser alors que la presse est noyée sous les représentations sadomasochistes»...
Pour commenter les actes racistes commis par la police, il publie le dessin d'un flic de New York s'exerçant dans un stand de tir sur des silhouettes de simples citoyens. Il commente l'affaire Clinton-Lewinsky en flanquant des micros sur la braguette du président. Au moment de la guerre contre l'Afghanistan, il dessine des bombardiers qui larguent des dindes de l'Action de Grâces sur des Afghans.
Après neuf ans de prises de position picturales qui déchaînent les passions, Spiegelman démissionne au début 2003 du New Yorker en guise de protestation contre le conformisme des médias sous l'ère Bush, dit-il.
Profondément traumatisé par le 11 septembre, et pour vrai puisque sa fille allait à l'école tout à côté des deux tours, qu'il a vu s'effondrer devant lui, il déclarait au Courrier international en septembre 2002 que l'utilisation que les médias font de l'événement «n'a rien à voir avec l'événement lui-même. On déshumanise le 11 septembre pour qu'il devienne exploitable, mais dans un sens qui conforte la situation qui avait justement rendu ces attaques possibles».
Dans une entrevue au Corriere della Serra, il confie qu'il se sent maintenant dans un «exil intérieur» aux États-Unis. L'élection controversée de Bush en 2000 est un véritable «coup d'État», écrit-il.
Ces derniers mois, Spiegelman s'est attaqué à un projet fou, celui de raconter «son» 11 septembre en bande dessinée. «C'est ma façon de restituer l'événement visuellement sans être pris dans la déferlante médiatique», dit-il. Selon certaines planches publiées ces derniers mois dans le Courrier international, c'est assez costaud et surtout très critique envers l'actuel pouvoir à Washington. En cette veille de Noël, Spiegelman valait bien une chronique média, ne serait-ce que pour souligner qu'il existe une forme de résistance au conformisme ambiant dans les médias américains, mais que cette résistance peine à se faire entendre.
pcauchon@ledevoir.com
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