Beaux Livres - De l'autre côté du miroir

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Odile Tremblay
Édition du samedi 20 et du dimanche 21 décembre 2003

Mots clés : elfes

Illustrations: Roland Sabatier

Le Français Pierre Dubois est un elficologue, rare membre actif d'une distinguée confrérie qui compte une poignée d'adeptes passionnés. Un jour, il a inventé ce terme, presque par boutade, sans prévoir qu'il ferait école. Précisons qu'on nomme désormais elficologue un ethnologue spécialisé dans l'étude des elfes, fées, lutins et autres créatures du Milieu qui pullulent dans l'alter monde, comme les admirateurs du Seigneur des anneaux et d'Harry Potter l'avaient déjà compris.

Pierre Dubois croit bien entendu en l'existence de cette faune ailée ou cornue. Il en témoigne à pleine prose et sur tous les tons avec un humour teinté de poésie. Entre grimoires et superstitions, les pâles silhouettes des elfes et des fées hantaient déjà les folklores nationaux. De fait, chaque pays possède sa faune mythologique issue des zones parallèles, esprits élémentaires enfantés par les eaux, l'air, le vent ou la terre, qui changent de langue et d'aspect en traversant les frontières, portant sur leurs épaules les peurs, les rêves, les aspirations des humains qui les côtoient ou les inventent à leur gré. Restait à suivre pas à pas leurs traces menues.

Superstitieux ou voyant, Robert Louis Stevenson prétendait faire appel à des brownies, sortes de lutins domestiques écossais en froc brun, pour écrire ses livres. Jamais, jurait-il, il n'aurait pu enfanter le terrifiant Docteur Jekyll et Mister Hyde sans leur concours. Il faut dire que les créatures surnaturelles semblent avoir élu la brumeuse Grande-Bretagne comme leur terrain de jeu préféré.

On devait déjà notamment à Pierre Dubois La Grande Encyclopédie des lutins, parue en 1992, puis, en 1996, celle des fées, tous deux d'imposants succès de librairie en France (70 000 exemplaires vendus en moyenne), illustrés à l'ancienne par Claudine et Roland Sabatier, avec force enluminures et mise en pages d'ornementation baroque, qui prêtaient apparence à ce petit monde fuyant.

Voici que Dubois et ses dessinateurs attitrés récidivent avec La Grande Encyclopédie des elfes. Et si vous avez peine à distinguer un elfe d'une fée ou d'un lutin, c'est faute de fréquenter des elficologues ou de vous être plongé dans l'univers des contes et des légendes qui leur sont partout consacrés.

«Les elfes ne sont ni des lutins ni des fées, mais, comme eux, ils remontent au plus lointain des âges, bien avant l'arrivée des hommes et des dieux», écrit Pierre Dubois dans La Grande Encyclopédie des elfes. «Fruits de la lumière tout autant que des ténèbres, ils sont assurément l'espèce la plus complexe, la plus farouche, la plus extravagante et surtout la plus fuyante du monde féerique.»

Cet ouvrage, nourri d'une abondante biographie qui puise à tous les recueils de légendes possibles mais aussi aux écrits de George Sand comme de Lewis Caroll, de Kipling comme de Shakespeare, entend donc faire un catalogue illustré des elfes recensés à ce jour, selon leur apparence, leur habitat d'origine, leurs moeurs, etc. Vaste programme, comme on s'en doute.

«À ceux-là qui s'interrogent sur l'origine des Alfs, des Elfes, des "Autres aux oreilles pointues", il serait plus sage de répondre: on se sait pas grand-chose -- à vrai dire, on ne sait presque rien -- et d'ajouter comme le coucou: allez y voir vous-même... c'est par là!», répond Pierre Dubois, achevant de poser un voile de mystère sur ces créatures de l'ombre.

Quand même, il éclaire quelque peu la lanterne des curieux à travers ce docte ouvrage. Si le lecteur connaissait déjà peu ou prou l'existence des sylphes, des trolls et des feux follets, il a sans doute beaucoup à découvrir du côté des siths écossais, des nats birmans ou des anhangas brésiliens.

Et aussi du sluagh, par exemple. D'où sort cette étonnante créature? Esprit aérien du crépuscule, ni bon ni méchant, le sluagh est une sorte de passeur qui conduit les mortels jusqu'au royaume des fées et vit dans les cieux de l'Écosse, des îles Shetland, des Hébrides et de l'Irlande. On l'a déjà dit, la Grande-Bretagne demeure la mère patrie des elfes, mais ces esprits fréquentent également le Japon, la France, l'Espagne, la Scandinavie, comme les deux Amériques et l'Australie, disséminés sur la planète entière.

Le nord du Québec n'est pas laissé pour compte puisqu'il possède son wendigo, géant velu et hideux qui hante les bois pour mieux dévorer au passage quelque trappeur égaré. Son nom, issu de la langue algonquienne, signifie à la fois esprit du démon et cannibale. Selon Dubois, ce monstre constitue un appel à l'abîme, à la sauvagerie, et peut contaminer tout un village, toute une compagnie. Alors, gare!

Certains elfes seraient plutôt gentils, d'autres, carrément meurtriers. L'auteur a divisé son encyclopédie en quatre chapitres, selon les heures du jour où ces esprits sévissent: «Au clair-obscur des aubes», «Les neiges lumineuses», «Vers le déclin du jour» et «Parmi les ténèbres». Dans cette dernière section se retrouvent les créatures les plus repoussantes du lot, comme le h'awouahoua du Sud-Est algérien, dont l'aspect est composé, nous dit-on, de ce qui effraie le plus les enfants: un mélange d'ogre, d'araignée, de crabe, de scorpion, de serpent et de cochon, croque-mitaine amateur de chair fraîche à la férocité sans nom.

Ceux qui voudraient en connaître plus long sur ces elfiques questions peuvent également consulter L'Encyclopédie du fantastique et de l'étrange - Fées et dragons, sur des textes de Béatrice Bottet et dont les illustrations sont, il est vrai, beaucoup moins spectaculaires que celles de Claudine et Roland Sabatier dans le livre de Dubois. Mais l'ouvrage y vulgarise davantage le monde du Petit Peuple et s'adresse d'ailleurs surtout aux enfants.

Sa description des elfes se rapproche de celle que nous renvoie Tolkien: «Ils ressemblent à de beaux jeunes gens humains, à ceci près que la "matière" dont ils sont faits possède quelque chose de diaphane et de lumineux, à quoi s'ajoute une impression générale de légèreté.»

Pierre Dubois, grand rêveur devant l'éternel, y allait en entrevue d'une mise en garde: «Si nous n'écoutons pas les elfes, ils s'en iront définitivement, et nous y perdrons beaucoup.» Terrible perspective à méditer au coin du feu, en cherchant de petits êtres bizarres parmi les tisons.

La Grande Encyclopédie des elfes

Pierre Dubois

Illustrations de Claudine et Roland Sabatier

Hoëbeke éditeur

Paris, 2003, 183 pages

Encyclopédie du fantastique et de l'étrange

Tome 1: fées et dragons

Béatrice Bottet

Illustrations de Christine Adam, Vincent Dutrait et Jean-Marie Michaud

Casterman

Paris, 2003

95 pages


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