«Danger!»
Mots clés : neige
Au sommet du Kilimandjaro, la glace fond à la même vitesse qu'un glaçon sur une table, dit Bernard Voyer

«Dans 20 ans, dit-il, je n'ose imaginer quel sera le sort des Massaïs qui vivent au pied du Kilimandjaro. Leurs pâturages ont été alimentés pendant des siècles par les ruisseaux du massif tanzanien. Mais les ruisseaux vont devenir, comme dans les Alpes, des torrents qui coupent désormais les pâturages en débordant de leur lit traditionnel. Et la suite sera encore plus inquiétante car lorsque toutes ces glaces auront fondu, disparu, la fonte des glaciers sera suivie de sécheresses et d'abaissement des nappes souterraines.»
«On n'a pas idée de ce qui est menacé, poursuit l'explorateur. Tellement de beauté est maintenant compromis. Au pied du Kilimandjaro, on rencontre des éléphants et, quelques heures plus tard, on se retrouve comme aux pôles, entouré de glaces étincelantes. C'est tout cela qui est menacé avec la hausse des températures, causée par le réchauffement du climat. Partout dans le monde, les explorateurs et les alpinistes voient disparaître les glaces, cette merveilleuse mémoire de l'histoire de notre planète. Mon ami, le glaciologue Claude Lorius, a par exemple retracé dans les neiges des glaciers les hausses de plomb à l'époque où les Romains l'exploitaient. Et, tout récemment, il a relevé dans les glaciers le pic de diffusion qui correspond à l'usage généralisé de l'essence au plomb.»
L'été dernier, Voyer a dû changer radicalement ses projets de course en haute montagne dans les Alpes. Le mont Blanc, raconte-t-il, a été fermé aux alpinistes dans sa partie supérieure parce qu'il faisait 12 °C à 4000 mètres d'altitude!
«La neige fondait au sommet: du jamais vu de mémoire humaine! Il y a eu, raconte-t-il, des effondrements de rochers cinq fois gros comme la Place Ville-Marie, qui étaient soudés ensemble par la glace depuis des millénaires. Des alpinistes ont découvert des glaciers séparés par des espaces dénudés! Sur d'autres, on trouvait des lacs qui, en accumulant la chaleur du soleil, coupent littéralement le glacier en y creusant de profondes crevasses.»
Voyer raconte qu'au cours d'un précédent voyage en Nouvelle-Zélande (pensez aux montagnes enneigées du film Le Seigneur des anneaux), il a fait face à une série de panneaux apposés par les guides au pied d'un glacier pour en marquer, année après année, l'inexorable recul. Il a suivi les panneaux, dit-il, «sur des kilomètres avant de rencontrer le glacier! C'est au point où on ne peut plus planifier des vacances, des excursions ou des expéditions de haute montagne sans tenir compte désormais de tous ces facteurs, susceptibles de compromettre jusqu'à l'objectif d'un voyage».
L'été dernier, en haute montagne française, poursuit Voyer, la hausse des températures a fait passer le poids de la neige de 30 kilos par mètre cube à 600, voire à 700 kilos par mètre cube. Quand la neige devient aussi lourde, les décrochages imprévus sont drôlement favorisés. De plus, les différentiels subits des températures favorisent la transformation de la neige en bâtonnets. Cela crée un véritable roulement à billes sur des flancs entiers sur lesquels d'autre neige s'accumule: «Un rien peut alors tout précipiter en bas. Enfin, quand on marche sur les glaciers de haute montagne, on utilise les ponts naturels sur les profondes crevasses. Mais dans ces conditions, ces ponts de neige deviennent littéralement impraticables parce que les quelques kilos d'un humain peuvent précipiter une chute à des profondeurs parfois impressionnantes. Il n'y a qu'un mot pour tout résumer: danger!»
Si les alpinistes vivent en direct la «catastrophe qui menace les glaciers et la beauté des plus hautes montagnes de la planète», les scientifiques la mesurent, et le portrait est tout aussi inquiétant.
Il y a trois semaines, sans pour autant ébranler le scepticisme officiel de l'administration Bush, la NASA révélait, à partir de 25 ans de relevés par satellite, l'incroyable amenuisement de la banquise arctique. Selon cette étude, celle-ci a en effet perdu 9 % de sa surface globale par décennie, soit près de 1 % par année. C'est en 2002 que sa surface a été la plus petite jamais enregistrée: le rythme de sa disparition est huit fois plus rapide que celui enregistré au cours des 100 dernières années. Et la glace qui couvre encore le pôle Nord est deux fois et demie plus mince qu'il y a un siècle, un effet incontournable du fait que les périodes de fonte s'allongent de 10 à 17 jours par nouvelle décennie. Or le phénomène ne peut que s'accélérer, précise la NASA, car moins il y a de glace, plus les eaux libérées absorbent le rayonnement solaire, ce qui accélère la fonte des glaces qui restent.
Il y a deux jours, à la conférence de Milan, les Nations unies publiaient, au sujet de l'application du protocole de Kyoto, une étude du Conseil consultatif de l'Allemagne sur les changements globaux. Les chercheurs de cet organisme ont calculé que si les glaces du Groenland et de l'Antarctique venaient à fondre -- et il suffira d'une élévation de la température moyenne terrestre de 2 °C pour lancer le phénomène --, le niveau des océans pourrait s'élever de dix mètres, ce qui submergerait la plupart des grandes villes côtières de la planète. La fonte de la banquise aura moins de conséquences car l'essentiel de cette glace est déjà dans l'eau de l'océan Arctique. Mais la fonte de la banquise et de la glace du Groenland refroidira les mers européennes, plongeant l'Europe dans un climat beaucoup plus froid après la période d'intense réchauffement qui s'annonce.
Et le Canada ne sera pas en reste car le phénomène a déjà des conséquences mesurables sérieuses ici. Selon un rapport publié début décembre par Statistique Canada, les glaciers des Rocheuses ont atteint cette année leur taille la plus faible depuis 10 000 ans. Certains de ces glaciers, qui emprisonnent actuellement 50 % plus d'eau que tous les Grands Lacs réunis, ont néanmoins perdu entre 25 et 75 % de leur masse totale, calculée par rapport à celle de 1950. Des régions agricoles de l'Ouest dépendent de cet apport névralgique en eau.
Bernard Voyer plaide pour un «changement de calendrier»: «Il faut que Paul Martin et Ralph Klein enlèvent ces lunettes, ce qui leur permettrait de voir plus loin que les prochaines élections. Il faudrait, tout comme notre société, qu'ils adoptent le calendrier des montagnes, des glaces, le seul qui peut nous réintroduire dans le cycle réel de notre planète. Il faudra beaucoup de courage pour y arriver! Le vrai courage, ce n'est pas de se lancer à l'assaut de l'Everest. C'est de commencer aujourd'hui à changer les choses tout en sachant que nous n'en retirerons rien pour nous-mêmes, que nous travaillons pour les autres, pour les prochaines générations.»
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