Opinion
Les élections en Russie - Une «démocratie dirigée»
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Comme prévu, le parti Russie unie, dont le programme consiste essentiellement à soutenir le président Vladimir Poutine, a réussi à accroître son poids à la Douma d'État, Chambre basse de l'Assemblée législative. En décembre 1999, il avait obtenu 23 % des appuis, après seulement quelques semaines d'existence. Le 7 décembre 2003, il reçoit les suffrages de 37 % de l'électorat qui a pris la peine de se rendre aux urnes. Les appuis recueillis par deux autres partis proches du Kremlin permettent au président de s'emparer du contrôle des deux tiers de la Douma. Comment faut-il interpréter ce résultat?
Il s'agit là, en grande partie, de l'héritage légué par Boris Eltsine. La Russie a connu au cours des 13 dernières années une catastrophe économique et sociale sans précédent, comparable à la grande dépression des années 30 en Occident. Le revenu réel de la grande majorité de la population ne dépasse pas 50 % du niveau atteint en 1990. Tous les indices sociaux se sont considérablement détériorés: alimentation, santé physique et psychologique, espérance de vie, scolarisation, alcoolisme, etc. La différence entre les taux de natalité et de mortalité a accentué une crise démographique qui se traduit par la perte de plus de 900 000 habitants par année. Il en va de même pour la production industrielle, la recherche scientifique, les investissements. Une telle dégradation pouvait difficilement favoriser la poursuite du processus de démocratisation entrepris sous Gorbatchev.
Un homme à poigne
En effet, dès qu'un mouvement d'opposition a remis en question les modalités de la transition au capitalisme, Boris Eltsine et ses partisans autoproclamés «libéraux» et «démocrates» en ont profité -- avec la bénédiction de l'Occident -- pour transformer le système politique de manière à accorder l'essentiel des pouvoirs au président afin de rendre la transition irréversible. Ainsi, en privant la population de l'un de ses principaux instruments de contrôle indirect sur la politique gouvernementale, les autorités russes ont pu préserver un contexte favorable au transfert des richesses du pays -- pétrole, gaz, métallurgie, etc. -- à une oligarchie dont la fortune est directement proportionnelle à la haine que la majorité des Russes entretiennent à leur endroit.
Vladimir Poutine apparaît comme l'antithèse de Boris Eltsine, non seulement parce qu'il est jeune et en forme et qu'il ne boit pas mais surtout parce qu'il est apparu comme l'homme à poigne qui remettrait de l'ordre dans le pays, comme en fait foi la répression des indépendantistes et du peuple tchétchènes, appelée pudiquement «opération antiterroriste». Le recours à la répression armée a servi de prétexte à la mise au pas des médias -- les chaînes de télévision indépendantes sont d'ailleurs passées sous le contrôle de l'État -- et à l'arrivée massive des membres des services de sécurité (les siloviki) dans les structures du pouvoir.
En outre, il est suffisamment habile pour que la population voie en lui un ennemi de l'oligarchie. Il s'éloigne de tous ceux qui sont associés aux politiques des premières années de la transition, qui ont eu pour effet d'accroître l'insécurité économique et physique de la population. Il restaure le prestige de la Russie sur la scène internationale et certains symboles du régime soviétique. De cette manière, il réussit à recruter des appuis auprès d'un large segment de l'électorat communiste, qui a fondu de moitié.
Quand Poutine envoie un oligarque en prison ou le contraint à l'exil, sa popularité grimpe en flèche. Mais il ne faut pas se méprendre: même si le président russe s'est attaqué à quelques oligarques, le système oligarchique reste bien en place. Les politiques économiques de Poutine s'inscrivent dans la continuité: impôt unique de 13 %, contributions sociales régressives, adhésion prochaine à l'OMC, etc. Il parvient donc à satisfaire les intérêts des «nouveaux Russes» au détriment des partis Yabloko et Union des forces de droite, qui ont glissé sous la barre des 5 %.
Qui plus est, il bénéficie d'un contexte économique favorable (largement redevable aux prix mondiaux du pétrole, que la Russie exporte en grande quantité), ce qui, aux yeux de plusieurs électeurs, tend à prouver que les méthodes autoritaires sont plus efficaces que la démocratie.
Une victoire électorale de l'opposition n'aurait pas eu d'impact majeur sur les grandes orientations politiques des dirigeants. Mais en contrôlant les deux tiers de la Douma, Poutine, s'il le souhaite, pourra plus facilement amender la Constitution, par exemple en modifiant l'article 81 qui interdit de cumuler plus de deux mandats présidentiels. Peut-être ne faut-il pas lui prêter de si mauvaises intentions.
Toutefois, s'il décide d'amender la Constitution, il serait surprenant qu'il cherche à la rendre plus démocratique: jamais une société ne s'est démocratisée sans pressions populaires ou de gouvernements étrangers. Dans la Russie actuelle, aucune force sociale ne peut lutter efficacement pour la démocratisation du régime. L'idée même de démocratie a été salie par tout ce qui a été accompli en son nom sous Boris Eltsine, de la même manière que celle de socialisme l'a été par 70 ans de dictature exercée par l'appareil du Parti communiste.

