Hachette-Lagardère, géant confirmé de l'édition en France

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Jean-François Nadeau
Édition du mardi 09 décembre 2003

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Le groupe a toutefois renoncé au quasi-monopole

Le financier Arnaud Lagardère devient le patron du plus grand groupe d'édition de langue française avec le rachat officiel d'une partie de son ancien concurrent en ce domaine, l'ex-Vivendi Universal Publishing (VUP). Selon la proposition acceptée la semaine dernière, la nouvelle entité aura un chiffre d'affaires astronomique de plus de 1,3 milliard d'euros (plus de deux milliards de dollars canadiens). Plusieurs acteurs du monde du livre sont inquiets de l'apparition de ce géant qui pourrait par ailleurs vite conduire à la constitution d'un autre mastodonte de l'édition constitué autour du groupe italien Rizzoli.

En 2002, avec la déconfiture de l'empire Vivendi, l'édition avait assisté à l'absorption spectaculaire de VUP par le groupe Hachette-Matra-Lagardère. Le groupe financier et militaire réunit alors sous sa coupe 70 % de la distribution de livres, 80 % de l'édition de livres de poche et 80 % de l'édition scolaire. Du jamais vu. La transaction s'élève à 1,25 milliard d'euros (deux milliards de dollars).

Contre cette prise de contrôle quasi totale de l'édition française par le groupe Lagardère, un seul obstacle se dresse alors: la Commission européenne.

Les Éditions Gallimard, avec d'autres éditeurs qualifiés d'«indépendants», dont Le Seuil, La Martinière et Actes Sud, déposent alors auprès de la Commission européenne un dossier contre cette concentration jugée abusive. En entrevue à Télérama, le patron de Gallimard déclarait craindre, dans le nouveau paysage de l'édition, d'avoir désormais des difficultés «à imposer les Folio ou les guides de voyage».

Cette concentration opérée par Lagardère père et fils place pourtant Gallimard au second rang des éditeurs français en ce qui a trait au chiffre d'affaires. Or si la nébuleuse Gallimard n'est effectivement plus en mesure, avec ses 900 nouveautés par an, de résister à l'emprise du colosse éditorial Lagardère, que dire des petits éditeurs indépendants?

Environ 3000 éditeurs sur 3500 répertoriés en France n'appartiennent ni à Hachette-Lagardère ni au giron de Gallimard, du Seuil, d'Actes Sud ou de La Martinière. Ces éditeurs, sur le plan commercial, ne comptent cependant pour rien ou presque. Qui s'occupera désormais de leurs livres au milieu de l'emprise du commerce?

Coup de théâtre

Devant la pression publique, la Commission européenne risquait plus que jamais de s'opposer au quasi-monopole de Lagardère. Pour s'éviter des ennuis et réussir néanmoins en partie son coup financier, Arnaud Lagardère a annoncé la semaine dernière ne vouloir conserver que 39 % du chiffre d'affaires de son ancien concurrent VUP. Lagardère père et fils avaient d'abord souhaité prendre le contrôle total de l'entreprise.

Désormais, le groupe Média-Participations et Rizzoli a donc le champ libre pour acquérir, tel qu'il le désire, les 61 % restants de la dépouille de VUP.

La bannière Hachette n'en sort pas moins enrichie par l'opération financière mise en place au cours des derniers jours. Désormais, le groupe compte notamment des maisons telles Fayard, Stock, Grasset, Calmann-Lévy, Jean-Claude Lattès, Larousse, Mille et une nuits, Marabout, Anaya, Dunod-Dalloz, Armand Collin, Harlequin, et le Livre de poche. Hachette-Matra continue d'être, de très loin, le numéro un de l'édition en France et de jouer par ailleurs un rôle très important en Espagne. Son chiffre d'affaires passe de 950 millions d'euros (1,5 milliard de dollars) à plus de 1,313 milliard d'euros (2,06 milliards de dollars).

Une stratégie prudente

L'héritier Lagardère a expliqué qu'il aurait pu tenter de conserver tous les actifs de VUP, mais qu'il ne souhaitait pas «faire prendre aux actionnaires le risque d'une interdiction» de la transaction par la Commission européenne. Avec cette annonce de la nouvelle position du groupe Hachette-Matra-Largardère, le bal des tractations pour le rachat de plusieurs éditeurs importants a repris de plus belle. Et le monde du livre s'inquiète par ailleurs tout autant des changements que cela pourrait entraîner, notamment du côté de la distribution et des petits éditeurs.

Les actifs de l'ex-VUP qui seraient cédés à Média-Participations et Rizzoli comprendraient en principe les maisons Robert Laffont, Solar, Belfond, Fixot, La Découverte, Plon, Bordas, Nathan, Le Robert, Pocket, 10/18 et Fleuve Noir ainsi que la distribution Interforum.

Rizzoli, dont les principaux actionnaires sont Fiat et Mediobanca, est déjà numéro deux du livre en Italie et numéro trois en France, où il contrôle la nébuleuse Flammarion, rachetée il y a trois ans.

Charles-Henri Flammarion, arrière-petit-fils du fondateur, vient d'ailleurs de céder sa place à Ferruccio de Bortoli, patron de la branche édition du groupe Rizzoli. Selon le nouveau patron italien, Charles-Henri Flammarion n'a pas souhaité rester pdg de l'entreprise plus longtemps.

Pour le monde de l'édition au Québec, ces changements dans le paysage éditorial n'entraînent aucun soubresaut pour le moment, mais pourraient remodeler avant longtemps la carte de la distribution.

La fin des effets de la concentration?

Ce recul apparent du groupe Lagardère dans la reprise totale des actifs de l'ex-VUP marque-t-il la fin d'un mouvement de concentration dans l'édition amorcée à la fin des années 1980? Rien ne semble moins sûr.

La logique de profit et de rentabilité médiatique qui prédispose à ces regroupements continue de structurer la vie de bien des maisons d'édition autrefois plus libres.

Ainsi le sort des Éditions Jean-Jacques Pauvert, maison fondée au sortir de la Seconde Guerre mondiale, vient d'en être jeté: on ferme boutique pour des raisons de choix éditorial. Selon le quotidien Libération, la politique d'auteur exigeante menée par la directrice, Maren Sell, ne semble pas avoir été jugée suffisamment rentable par le groupe Hachette-Lagardère. Au fil du temps, les Éditions J.-J. Pauvert ont publié plusieurs titres de littérature érotique, de même que des auteurs majeurs dont Genet, Cocteau, Montherlant, Sartre, Gide et Sagan. Mais, afin de répondre à des nécessités financières, la maison venait de publier le journal contesté de Loana, la pulpeuse gagnante de Loft Story en France, et du fils d'Alain Delon. L'activité de cette maison du groupe Hachette-Lagardère doit cesser en février 2004.


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