Opinion

Poussières mexicaines

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Christian Desmeules
Édition du samedi 06 et du dimanche 07 décembre 2003

Mots clés :

Eduardo Antonio Parra

Alors que prend fin la 27e édition de la Feria internacional del libro (FIL) de Guadalajara, la plus importante foire du livre après celle de Francfort, où le Québec -- après le Brésil et Cuba -- était l'invité d'honneur, l'occasion est bonne de mesurer la curiosité et les «affinités électives» qui unissent Québécois et hispanophones. Dans la foulée de la FIL, vitrine en or pour la littérature d'ici au Mexique et en Amérique latine, on annonce ainsi une série de traductions en espagnol de titres québécois.

Mais les traductions locales d'oeuvres mexicaines demeurent encore trop rares et on comprend aisément pourquoi: coûts importants, programmes de subventions embryonnaires, tirages souvent dérisoires. Heureusement, la petite maison montréalaise Les Allusifs, avec les Vilma Fuentes, Daniel Sada, Sergio Pitol ou Carmen Boullosa, fait déjà plus que sa part en ce sens. L'Instant même avait publié en 1993 une anthologie de Nouvelles mexicaines d'aujourd'hui, traduites et présentées par Louis Jolicoeur. Au-delà de traductions irrégulières et circonstancielles, il est évidemment à souhaiter que les liens se fassent de plus en plus importants entre éditeurs québécois et mexicains, et la récente création du Prix littéraire Mexique-Québec est un pas déterminant dans cette direction.

Le Boréal nous offre cet automne un remarquable recueil de nouvelles du Mexicain Eduardo Antonio Parra, Terre de personne, impeccablement traduit par Jean Bernier, directeur éditorial de la maison de la rue Saint-Denis. Entre la Sierra Madre et le rio Bravo, le Nord-Est mexicain est un paysage de disparitions et d'évanouissements, de transit et de désespérance. Des chiens errants y disputent aux hommes un territoire inhospitalier. Le vent balaie tout sur son passage, effaçant les traces des agonies, des attentes impossibles et des espoirs déçus. Le fleuve sert de frontière, mais il sépare aussi le passé et le futur, la vie et la mort.

Avec ses trois millions d'habitants qui en font, après Mexico et Guadalajara, le 3e centre urbain du pays et sa proximité avec les États-Unis, Monterrey est sans doute la ville la plus américanisée du Mexique: centres commerciaux climatisés, banlieues modernes, manufactures, exclus. Plus qu'ailleurs peut-être, l'endroit est une sorte d'entonnoir où s'étranglent les rêves. C'est ce pays qu'a choisi l'écrivain mexicain pour camper ses nouvelles. Un coin du monde où on n'a qu'à se pencher pour ramasser des histoires de mort, d'abandon, de violence souterraine. Prostituées, maquiladoras, files d'automobiles aux postes-frontières, clandestins, détresse éternelle.

Ancré dans ce paysage désolé du Nord mexicain, entre le réel et la légende, l'univers d'Eduardo Antonio Parra en est un de fantômes, d'apparitions, d'attente, de Pénélope de la frontière. Ses personnages sont des marginaux du rêve frontalier. La frontière nord a toujours agi comme un aimant pour les écrivains mexicains. Au point d'être à l'origine d'une véritable tradition littéraire qui est devenue, avec ses 150 ans d'existence depuis la perte des territoires du nord au profit des États-Unis en 1848 (Nouveau-Mexique, Texas, Californie), un trait constitutif de la «mexicanité».

Aujourd'hui encore, la frontière excite les passions. Toute une littérature se nourrit de cette géographie: littérature de la frontière, du désert, littérature norteños. Autant de noms pour décrire un univers inhospitalier parcouru par les mêmes obsessions, les mêmes fantômes: femmes sans hommes, paysans sans terres, exclus du rêve américain, hommes sans patrie et sans sexe -- qu'incarne le personnage du prostitué travesti de Parra dans Ne me prenez pas le peu que j'ai. Dans Vent d'hiver, une jeune femme qui accouche toute seule dans sa cabane prévoit laisser mourir son bébé: «Cette résolution a pris forme au cours des derniers mois dans son cerveau abruti par l'attente, par le travail quotidien, par la solitude et par le besoin d'un homme chaque fois qu'elle regagne sa chambre.» Une bande de petits voyous s'affrontent dans Poignard. Chacune des nouvelles oscille entre la barbarie et la civilisation.

Dans la plus longue et l'une des plus percutantes nouvelles du recueil, Le Christ de Buenaventura, un enseignant débarque dans un petit village pour un remplacement de neuf mois. Il assiste avec effroi et impuissance à l'agression d'un vieillard par une bande de gamins. Des scènes identiques se répéteront, l'homme posera des questions, se butera au silence complice des villageois et finira par comprendre qu'il s'agit du fou du village. Autrefois lui-même instituteur au village, le vieil homme expie sa faute avec silence et résignation. Une troublante histoire de bouc émissaire qui culmine dans une apothéose rituelle, imprégnée de paganisme et de catholicisme morbide.

Dans Personne ne les a vus partir, pour lequel l'écrivain de trente-huit ans a reçu en 2000 le prix Juan Rulfo de la nouvelle décerné par Radio-France Internationale. Une nouvelle érotique et enveloppante sur le pouvoir contagieux du désir, où un couple de danseurs mystérieux débarque au milieu de la nuit dans un bar un peu louche, offre des tournées, se met à faire l'amour doucement au milieu de la piste de danse, déclenche autour de lui des réactions débordantes et frénétiques. Comme un miracle ou un vent d'oubli sur la misère: aussitôt apparu, aussitôt disparu.

L'écriture d'Eduardo Antonio Parra est visuelle, presque issue d'un corps-à-corps cinématographique. Résultat d'un art qui emprunte aussi bien à l'économie verbale et au théâtre des ombres de Rulfo qu'au réalisme social de José Revueltas (Le Deuil humain), figure incontournable de la littérature mexicaine de ce siècle dont l'oeuvre est traversée de façon quasi obsessionnelle par la solitude, la désespérance, la souffrance humaine et la mort.

Une oeuvre percutante et inoubliable qui fait défiler sous nos yeux le drame muet des désirs brisés: sexualité, immigration, amour.


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