Opinion
L'ethnicisation de la criminalité: le cas des gangs de rue
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Dans une déclaration faite à un journaliste de Radio-Canada, Me Le Bouthillier, avocat d'un prévenu membre d'une bande de rue, a déclaré que la prostitution faisait partie de la culture haïtienne, de la même manière que fumer du cannabis dans la culture jamaïcaine. On se souviendra aussi de cette juge qui affirmait, lors d'un procès d'agression sexuelle impliquant un homme d'origine haïtienne, que cela faisait parti de la culture haïtienne de violer les femmes. Sans compter certains chercheurs, dont nous ne citerons pas les noms de peur de leur donner une importance qu'ils ne méritent pas, qui se complaisent à faire des analogies entre la violence des jeunes issus de l'immigration et leur prétendue provenance de culture violente. Que d'aberrations et de raisons d'indignation!
Plus saugrenu encore, dit-on que ces activités criminelles sont l'apanage d'une culture québécoise? Pourquoi les Hells Angels échappent-ils à cette ethnicisation qui semble prévaloir dans la compréhension du phénomène? Croyez-vous que les personnes issues de l'immigration n'ont pas leur «mouton noir»? Toutefois, au-delà des récriminations, demandons-nous d'où viennent ces prénotions empreintes de préjugés? Qui est derrière cette construction ethnique des phénomènes criminels?
Avant le XVIIIe siècle, les phénomènes de criminel trouvaient leurs explications dans le surnaturel. Le criminel était alors considéré comme un «fou», un possédé du démon, etc. Ce ne fut qu'à l'avènement du siècle des lumières qu'on assista à une évolution progressive vers une interprétation présentant une certaine scientificité et rationalisation. On expliqua alors les comportements criminels par de grandes classifications où le pathologique et le biologique prirent la place du surnaturelle.
Les interprétations génétiques et morphologiques foisonnaient alors, avec, entre autres, des chercheurs tels que Lombroso qui clamait l'existence d'un «criminel né» (Théorie de l'atavisme) et Ferry (1829) qui divisait la société en fonction des classes sociales, attribuant ainsi à la classe défavorisée une propension à la procréation de «criminels nés». Avec la multiplication des recherches sur l'hérédité, la biotypologie, le QI, etc., on assista à l'apparition d'un eugénisme social ainsi qu'à la création d'une frontière entre le normal et le pathologique.
Toutes ces thèses trouvaient alors leur légitimité dans la conception «naturelle» des phénomènes criminels. Cependant, après la Deuxième Guerre mondiale, un rejet des thèses eugénistes laissa la place à un paradigme «culturaliste», où la criminalité était expliquée en fonction de l'adaptation ou de l'inadaptation des acteurs, voire de leur incompétence. Le racisme biologique fut alors remplacé par un «néoracisme», où la culture prit la place du biologique avec l'avènement de la rectitude politique.
L'un des phénomènes criminels le plus empreint de cette tendance à l'ethnicisation reste indéniablement celui des gangs de rue. D'ailleurs, dans les définitions de ce phénomène, compte tenu de l'absence de consensus, l'appartenance à une minorité ethnique est un critère significatif. Rappelons que les études sur les bandes de jeunes ont apparu aux alentours des années 20 avec, entre autres, les grandes études urbaines faites aux États-Unis où arrivaient des flots d'immigrants de l'Europe et d'autres horizons.
Ce phénomène qui était au départ perçu comme une simple structure de socialisation des jeunes, peu agressive, est devenu progressivement un problème d'ordre public, violent, un produit de l'immigration et du choc des cultures. En fait, ce changement de perception prit son essor après la Deuxième Guerre mondiale pour se maintenir encore jusqu'à nos jours. Que ce soit dans les médias, dans la littérature traitant des bandes de rue ou de la délinquance juvénile, ces groupes sont devenus l'expression d'une jeunesse dépravée, déracinée, criminalisée, issue de l'immigration et forte de ses cultures originelles violentes.
Il est alors attribué aux jeunes issus de l'immigration une inadaptation naturelle ou culturelle, les responsabilisant ainsi du racisme et de l'exclusion dont ils peuvent être victimes. Une remise en question devrait donc se faire non seulement dans le système de justice et les corps de police, mais aussi et surtout dans certains milieux de recherche qui sont les premières sources de ces préjugés ethniques, voire culturels, qu'ils attribuent d'une «scientificité» légitimatrice.

