Discuter autrement
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Il faut abolir le réseau collégial, coûteux et inefficace, soutient la Fédération des commissions scolaires du Québec. C'est une bien mauvaise amorce à un questionnement qui ne manque pourtant pas de pertinence.
La Fédération eût-elle confié ses soucis de réforme à un sociologue, le rapport eût été tout autre dans sa démonstration. Mais il n'aurait guère suivi l'air du temps, celui qui a changé depuis l'élection du 14 avril. Là, au contraire, tout s'arrime: le mauvais état des finances publiques et les prétentions gouvernementales à la réingénierie sont l'occasion idéale de calculer par A + B (ou par 600 millions + 322 millions!) que cette créature hybride qu'est le réseau collégial a vécu. «Le présent gouvernement invitait à ce genre d'analyse», a indiqué M. Bédard au Devoir.
Le problème, c'est qu'on ne sait si tout a été bien compté. Le Québec dépenserait trop pour son système d'éducation, ce que le rapport explique entre autres par un rapport élèves/éducateur plus généreux qu'ailleurs, des conventions collectives à l'avenant, une durée trop longue de formation, les faibles droits de scolarité... Et c'est au niveau collégial que tous ces défauts sont les plus accentués. D'où l'idée de tout repenser en éliminant le palier à problèmes pour garder au secondaire les jeunes intéressés par une formation professionnelle et envoyer à l'université ceux qui y sont voués. Potentiel d'économies: un milliard de dollars.
Or, il manque des détails. Que fait-on de ces profs de cégep renvoyés à l'université: tenus à la recherche, ils n'enseigneraient plus quelque 15 heures par semaine mais trois fois moins. Donc il faudra plus de professeurs dans des universités déjà en pleine crise de recrutement et à la recherche d'argent. À moins de tout confier à des chargés de cours, déjà massivement présents au niveau du baccalauréat. Mais alors, on ne pourra guère attendre de ces gens sous-payés qu'ils assurent en plus un encadrement adéquat des élèves. Un sociologue dirait que le lien déjà si ténu entre les professeurs du collégial et leurs élèves n'existera carrément plus, ce qui ne réglera en rien l'abandon scolaire qui préoccupe tant les commissions scolaires.
Le sociologue en profiterait pour ajouter que, de toute façon, l'indécision de la jeunesse -- celle qui la fait traîner dans ses études, changer de programme, passer par le cégep pour revenir chercher une formation professionnelle au secondaire -- n'a que peu à voir avec les structures. Tout l'Occident s'en plaint: partout des jeunes tombent dans les failles des systèmes nationaux d'éducation qui se désespèrent d'en comprendre les causes.
Ainsi, quand le rapport Parent avait pensé le cégep (alors appelé «institut»), il le voyait comme un lieu de choix, souple et polyvalent. Quarante ans plus tard, les jeunes exploitent à fond cette caractéristique. On peut y lire une faiblesse, mais des comparaisons adéquates nous indiqueraient peut-être là une force. A-t-on pensé que, dans ces pays où l'on forme des techniciens aguerris de 16 ans, la formation des adultes est souvent bien déficiente et les changements de vocation à 27 ans s'avèrent quasi impossibles?
Par ailleurs, le sociologue ferait aussi voir que le rôle des cégeps en région outrepasse la pédagogie en assumant un pôle social et culturel qui rapporte à notre société. Ou que les élèves sont si impatients de quitter le secondaire que les tenir un an de plus à la polyvalente risque d'accentuer le décrochage.
Mais il est aussi possible que le sociologue en arrive aux mêmes conclusions qu'un économiste: le palier collégial, unique au Québec, a-t-il vraiment sa place dans un monde qui mise sur la conformité et l'arrimage de tous les systèmes? La très grande souplesse des cégeps, où profs et élèves font ce qu'ils veulent sans rendre de comptes, n'a-t-elle pas pour vrais noms «éparpillement» et «relâchement»? Et ne faudrait-il pas admettre que le rêve de techniciens ouverts à d'autres vues que leur discipline est battu en brèche sur le terrain?
La Fédération des commissions scolaires lance à l'avance un débat sur les cégeps que le ministre de l'Éducation a prévu pour le printemps prochain. Son approche, c'était inévitable, braque le milieu collégial qui se range derrière un consensus social quant à «la pertinence du réseau». Le consensus est un grand mot: les cégeps et collèges sont si souvent perçus comme des portes tournantes qu'on ne peut faire l'économie d'en discuter. Mais il faudra en mesurer toutes les facettes, pas seulement celles susceptibles de soulager le budget général du gouvernement.

